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La voie du moyen ermite.

Au printemps 2015, j’avais offert à l’un de mes meilleurs amis, mon livre de chevet préféré : Lu Yu, le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise (Moundarren). Dans son édition reliée à la chinoise ! Oui, carrément. Témoigner d’une amitié sincère c’est parfois se départir de ce qui nous est le plus cher. Car depuis que j’ai rencontré Lu Yu, je le considère comme mon maître le plus proche. Ou plus que ça encore, pour le libertaire que je pense être : comme un ami. J’ai déjà écrit un post là-dessus. Oui, je considère Yu Lu comme un être inspirant et à ce point familier que je serais prêt à prendre le prochain vol pour Hangzhou, cap sur la Mer de Chine Orientale, si nous n’étions également séparés par neuf siècles. Je ferai peut-être un jour ce pèlerinage, comme j’aimerais également le faire aussi vers Concord sur les traces de Thoreau. Et sur les traces d’une autre Amérique. Hum…

Bref, peu après la rentrée 2016, me voilà passant commande aux éditions Moundarren. Au téléphone, je tombe directement sur Hervé Collet, fondateur de cette très belle maison spécialisée dans les ouvrages «  sur la contemplation poétique du monde, d’inspiration tao et zen ». Les éditions Moundarren m’avaient fait rencontrer 24 ans plus tôt, un autre maître du Chan : Han Shan, alias The fool on the hill des Beatles. Le bouddhisme Ch’an, une vraie rencontre pour votre serviteur comme « subtile infusion du bouddhisme dans le taoïsme ». Nous conversons un long moment avec Hervé Collet, éditeur mais aussi traducteur, et même relieur à l’ancienne, des ouvrages de son catalogue. Une belle rencontre là aussi, avec un passionné qui n’a pas hésité à ajouter généreusement à ma commande deux ouvrages dont un livre sur un autre poète chinois de la Porte Vide (formulation désignant le bouddhisme Ch’an, qui est le bouddhisme Zen des japonais) : Po Chu YI, un homme sans affaires. Avec ce colis, un mot très court d’Hervé Collet : «  Joyeuse lecture ». Tout l’esprit du Ch’an est là…

Du coup, avant de regoûter aux vers revivifiants de Lu Yu, je me suis plongé dans la découverte de ce poète qui évolua dans la même région de Chine que Lu Yu, juste cinq siècles plus tôt. Je parlerai de lui ici une autre fois car ce post est déjà long et je souhaiterais plutôt vous faire partager un de ses poèmes sur lequel je suis littéralement tombé en arrêt : Le moyen ermite. Je crois que j’attendais ce texte depuis très longtemps. Je crois que si Han Shan, Lu Yu et Po Chu Yi ont vécu chacun à leur manière la voie du moyen ermite, il me plaît bien d’imaginer que je puisse prochainement faire de même. Oh, bien sûr, ce n’est pas en venant de créer un magazine engagé que je vais pouvoir goûter de sitôt à la plénitude particulière de cette voie. Mais oui, tout mon être se projette « naturellement » dans cette voie où il n’est pas question de quitter sa famille ni son pays, même si l’on a quitté depuis longtemps la maison de son père (Genèse, 12 :1). Peu convaincu depuis longtemps que, pour se réaliser spirituellement, se relier au sacré, il faille nécessairement tout quitter pour suivre un prophète. Oui, la voie de l’ermite moyen, probablement aussi celle de Vimalakirti, un disciple du Bouddha qui fut « le saint laïc par excellence, libre et d’une intelligence pénétrante. Par son exemple, Vimalakirti nous montre que l’éveil à notre nature profonde, originelle, est compatible avec une vie « dans la famille », par opposition au moine « hors de la famille », au cœur même du monde et des hommes. Le tout est de ne pas être le jouet des passions ni emporté par l’agitation générale. » (Po Chu Yi, un homme sans affaires, p.87).

Dans la famille, hors la famille… Chaque voie est respectable. Celle de Narcisse comme celle de Goldmund. Pour ma part, je me sens clairement en accord avec ma nature profonde en ayant opté pour celle de Goldmund. Voici donc, enfin, ce qu’a écrit Po Chu Yi sur cette voie du moyen ermite. Lumineuse lecture !

 

Le moyen ermite

Le grand ermite habite au milieu de la Cour et du marché

Le petit ermite retourne dans les montagnes sauvages

Mais dans les montagnes sauvages, la solitude est trop pesante,

Et au milieu de la Cour et du marché, la clameur trop incommodante

Il est préférable d’être un moyen ermite,

En retrait à un poste détaché

C’est à la fois comme être dans le monde et s’en retirer

Pas trop occupé ni trop oisif

Sans se fatiguer le cœur ni user ses forces,

Mais épargné par la faim et le froid

Toute l’année sans obligation officielle,

Pourtant tous les mois on touche un salaire

Si on aime grimper,

Au sud de la ville, il y a les montagnes en automne

Si on aime flâner,

A l’est de la ville il y a le parc au printemps

Si on aime s’enivrer,

De temps à autre on est invité à un banquet

A Lo-Yang il y a beaucoup de gentilshommes,

Avec qui parler joyeusement et sans retenue

Si on veut s’allonger tranquillement,

Il n’y a qu’à bien fermer le portail

Ainsi plus de visiteurs, avec carrosses et chevaux,

Arrivant inopinément devant la porte

Dans la vie d’un homme,

Il est difficile de n’avoir que le bon côté des choses

Humble, on souffre du froid et de la faim

Prospère, on est accablé par les soucis et les tracas

Il n’y a que le moyen ermite, sans aucun doute,

Pour installer son corps dans le bonheur et la paix

Echec et réussite, abondance et manque,

On se tient à égale distance des quatre

 

Po Chu Yi (772-846)

Crédit photo : Marie Robinson

Commander le livre aux éditions Moudarren

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Une petite mouche, tant de défis…

Nice, 14 juillet 2016. Il est 22h50 quand je déboule au volant de ma voiture sur la promenade des Anglais, en provenance de l’aéroport. Au fur et à meure de la progression, une scène surréaliste se présente à mes yeux. J’ai l’impression de rêver. Ce que je vois est tellement improbable que je ne sais pas encore qu’il s’agit d’un cauchemar. Des corps ensanglantés jonchent le sol, comme désarticulés, d’autres sont recouverts de draps, des gens hurlent, courent dans tous les sens. Pas juste à un endroit. Non, tout le long de mon parcours ! Qui me semble durer une éternité. J’ai à peine le temps d’émettre mentalement une hypothèse, une « voiture folle », que déjà des policiers me rabattent vers la voie rapide. J’apprends chez moi la réalité de l’attentat.

Chacun de nous ici a vécu ce drame à sa façon, chacun de nous ici a été touché à sa façon, directement ou indirectement. D’assez près en ce qui me concerne. Un des collaborateurs réguliers du magazine Ressources y a perdu sa fille, une amie malgache fait aussi partie de la funeste liste. Et comme si le malheur n’était pas assez grand, très rapidement, politiques et médias optent pour la fange plutôt que pour la dignité. Pas tous les politiques, pas tous les médias. Polémique choquante et inutile pour les premiers, à commencer par le premier magistrat de cette ville (ou le second, je ne sais plus). Voyeurisme anxiogène, jusqu’à la nausée, pour certaines chaînes d’info en continu qui n’ont visiblement pas tiré les leçons des dérapages journalistiques des attentats de janvier 2015 à Paris. « Soyons à la hauteur » titrait Libération le 19 juillet. De la hauteur, ouf, il y aura quand même eu un peu. Ce discours de Dominique Estrosi-Sassone dans l’hémicyle du Sénat le 20 juillet, par exemple. Mais aussi, la façon dont notre quotidien régional Nice Matin s’est saisi de son côté du « sujet » : sobrement, dignement, professionnellement. C’est de la PQR, bien souvent méprisée, que certains grands médias, sis en la capitale, auraient pu prendre quelques leçons cette fois quant à un minimum de tenue. Oui, un peu plus de sobriété et de pudeur eût été bienvenus. Lorsqu’on évoque le concept de sobriété heureuse, l’on rattache avant tout le concept à une problématique de consommation. On ne parle pas assez de la sobriété des sentiments. C’est ainsi que j’ai débuté ce post intitulé « Sobriété » sur mon blog, lorsque j’ai enfin pu réussir à écrire à nouveau, à me ressaisir, quelques jours après l’horreur.

Se ressaisir… C’est ce que nous avons donc finalement réussi à faire chez Ressources, déjà bien engagés au cœur de l’été sur la préparation de ce numéro de rentrée. Prendre une décision, la décision : bousculer notre sommaire. Non, l’attentat du 14 juillet ne peut être raisonnablement traité sous la forme d’une brève ou d’une double-page. Ressources qui a inscris l’ancrage territorial dans les fondamentaux de sa ligne éditoriale se devait d’en faire le dossier central de ce numéro. Et parce que prendre de la hauteur c’est quand même bien souvent réfléchir, nous avons décidé d’angler ce dossier attentat sur le mode « penser les plaies et l’après ». Un dossier conçu en deux parties, donc, chacune ouverte par une personnalité représentative du thème.

Pour ce qui est de « panser les plaies », nous avons interrogé le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : quelle résilience ? Et dans quelles conditions ? Pour ce qui est de « penser l’après », nous avons eu la chance d’accueillir en nos locaux le Cheikh Khaled Bentounès : quel islam en France ? Quel projet de vivre ensemble ? Un dossier dont les 18 pages offrent à l’arrivée une vision élargie des défis que pose à nos sociétés le terrorisme islamiste.

Penser.

Penser l’aide psychologique, penser l’engagement des aidants, penser l’éducation, penser la prévention et l’insertion, penser la politique, penser le pouvoir de l’art, penser le vivre ensemble, penser l’identité locale, penser la solidarité internationale. Mais 18 pages c’est tellement court pour penser à tout ! Comme les mille et une facettes du développement durable, il aurait fallu envisager tous les défis : penser la radicalisation par exemple, ou même penser l’humour !

Penser pour résister à l’intrusion du chaos dans nos vies.

C’est peut-être par exemple essayer de ne pas laisser l’anxiogène envahir notre quotidien avec de l’excès de zèle sur le sécuritaire. Comme nous le confie cette directrice d’école maternelle à l’Ariane à propos de l’interdiction faite aux parents d’accompagner leurs enfants jusqu’en classe (Cf penser l’éducation) : «  C’est pourtant le point le plus important en maternelle : cet accueil de 20 mn jusqu’à présent avec les parents. C’est un moment d’échange, créateur de lien. Aujourd’hui, un moment complètement zappé. L’enjeu le plus important de la Maternelle est évacué ! Nous ne savons pas ce qu’il va advenir alors qu’aujourd’hui on se parle à travers le grillage… Du reste beaucoup de familles peuvent le vivre comme une sorte de rejet. On me demande : est-ce qu’on a fait quelque chose de mal ? ». La société semble ainsi réagir de la même façon disproportionnée que certaines victimes qui restent en alerte longtemps après le drame. Ainsi, selon cette psychologue immédiatement mobilisée sur le drame du 14 juillet (Cf penser l’aide psychologique) : « Certaines personnes, victimes ou témoins, restent en état d’alerte. Quand certains sont sidérés, d’autres sont tout de suite efficaces : ils peuvent rester avec le cœur qui bat la chamade huit jours après le drame. C’est très dévorateur en énergie. On ne peut pas rester en état d’alerte comme ça, cette catégorie-là de guerriers, il faut leur faire prendre conscience qu’ils ne peuvent pas rester comme ça. Après un attentat, il faut qu’on apprenne à refermer la parenthèse. » Est-il envisageable d’appliquer cette correction de tir à échelle du corps social ? Nous y gagnerions immédiatement en sérénité. La « stratégie de la mouche » ne fonctionne que parce qu’un éléphant finit par perdre son sang-froid. Pour rappel, dans un article publié le 6 août sur BibliObs, Le Théâtre de la terreur, Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens, une brève histoire de l’humanité) utilisait en effet cette parabole : « un terroriste, c’est comme une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaeda a amené l’éléphant américain à détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. » Au bout du compte, peut-on dire que l’Etat d’urgence nous protège efficacement, avec ou sans constitutionnalisation ? Attentat après attentat, il est clairement permis d’en douter…

Penser pour nous élever, enfin, pour boucler avec l’injonction de Libé.

« Nous devons accepter personnellement la responsabilité d’élever notre vie » exhortait le maître spirituel tibétain Chögyam Trungpa. Et pour cela, commencer peut-être par « retourner à l’origine » pour reprendre les mots de cet autre guide spirituel qui nous a honoré de sa présence dans les locaux de Ressources : le cheikh Khaled Bentounès. Revenir à l’origine. Dans les textes fondateurs des religions d’abord, plutôt que dans les interprétations. Ce qui est édifiant en ce qui concerne les problématiques vestimentaires de l’islam (Cf entretien). Dans ce souffle qui initie une grande religion, et qui relève du spirituel plus que du rituel. C’est donc à cet homme de paix, et dans un souci d’élévation, que je laisserai le mot de la fin de cette introduction. A travers ce magnifique et émouvant échange de notre ami et collaborateur, touché de plein fouet par le drame, avec le cheikh, évoquant dans cet extrait sa relation avec sa fille disparue.

Thierry Vimal – Mais si je suis dans la colère, elle va prendre de la distance. Et si je suis dans la douleur, elle va prendre de la distance. Or, je veux la garder près de moi. Mais, elle va m’aider à trouver la paix, elle va m’aider à rester près de moi. Je vois ça comme ça…

Cheikh Khaled Bentounès – C’est ça ! Et il faut se le répéter. Matin et soir. Chaque instant où vous êtes avec vous-même, où vous avez un instant à vous, déconnecté du reste, pensez à ça. Mais pensez au mot Amour, pensez à cette relation d’amour. Parce que l’univers, tout l’univers fonctionne avec ça. Pas seulement nous. L’univers entier, les arbres, les oiseaux, la lune, le soleil… Il y a une conscience. Il y a une conscience quoi qu’on dise.

Stéphane Robinson
(Introduction du dossier Attentat de Nice, Penser les plaies et l’après – Ressources#5 – Sept/Oct-Nov 2016)

Crédit photo : Alessandro Biancheri
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