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Rien ne presse…

Lorsque vivant dans la Forêt Noire, nous croisions Graf Dürckheim sur le chemin qui traverse le village, il s’arrêtait et, avec un sourire malicieux, il nous disait : « Rien ne presse… » .
Rien ne presse !
Lorsqu’il est arrivé au Japon, ce qui a fasciné Graf Dürckheim, au point de l’écrire dans un des premières lettres adressées à sa famille, est le fait que les maîtres zen qu’il rencontrait lui donnaient l’impression « d’avoir toujours infiniment de temps intérieurement ».
La maturité de l’être humain – qu’il soit japonais ou français – se révèle dans le calme intérieur avec lequel l’homme accomplit une action : une manière d’être qui, où qu’il aille et quoi qu’il fasse, ne laisse pas place à la précipitation.
L’immaturité du corps qu’on est (Ichleib ;  Je suis corps) se manifeste dans un état d’être tendu et dans le besoin obsessionnel d’aller vite et de tout faire vite. Cette addiction à la vitesse témoigne que l’être humain est identifié au niveau d’être qu’est son ego et qu’il n’est plus en contact avec sa vraie nature, sa propre essence.

La tyrannie de la vitesse conduit à une manière d’être qui apparaît à certains comme étant inéluctable et … normale. Quelqu’un me disait dernièrement : « Mais, Monsieur, tout le monde court aujourd’hui ; c’est l’époque à laquelle nous vivons qui veut ça ! ».
Ah oui ? Etre en chemin ce n’est pas se contenter ou se sentir obligé de faire comme … tout le monde ; ce n’est pas rester conditionné à l’esprit du temps et se bourrer de médicaments afin de continuer à vivre d’une manière sotte sans plus ressentir les symptômes de cette manière absurde de vivre.

La méditation de pleine attention est la culture du calme intérieur, la culture du silence intérieur. Ce qui conduit, dans la vie de tous les jours, quelle que soit notre activité existentielle, à avoir infiniment de temps intérieurement.
Rien ni personne ne peut m’empêcher de marcher tranquillement de la salle de bain à la cuisine. Que ce soit sur la rue ou sur votre lieu de travail, rien ni personne ne peut vous empêcher de vous déplacer sans être soumis au diktat de la vitesse.
Lorsqu’elle elle ne s’impose pas pour sauver sa peau ou sauver une personne en danger, la vitesse est une fuite en avant. Aller vite ! Faire vite! C’est donner plus d’importance au monde extérieur qu’à notre vie intérieure.
Allez où il vous faut aller ! Faites ce que vous avez à faire ! Mais vraiment… « Rien ne presse ! »

Jacques Castermane

CENTRE DURCHEIM
La lettre d’information – août 2016

Ken-Wanatabe

RIP Amie

Sobriété.

Premier mot qui me vient alors que je me décide enfin à reprendre la plume après ce 14 juillet de l’horreur à Nice.

Sobriété heureuse quand il s’agit de consommation.

Sobriété digne dès lors qu’il est question d’émotion.

On ne parle pas assez de la sobriété des sentiments.

On ne peut pas reprocher aux gens de perdre leur sang-froid au cœur des drames. Même si les mouvements de foule sont parfois plus dévastateurs que la cause même de ces drames (drame du Heysel).

Mais savoir tenir ses émotions après la tragédie est non seulement possible mais souhaitable.

Mais nous sommes malheureusement terriblement prévisibles. Car nous avons la mémoire courte. Alors que Charlie, c’était hier…

Sobriété ?

De la sobriété des médias, il n’est que trop peu question. Ce journaliste de BFM TV dès potron-minet sur la Promenade des Anglais, mobilisant toutes ses ressources théâtrales pour nous communiquer « l’horreur », « l’indicible ». Molière de la révélation théâtrale en ce qui me concerne, grâce à ce magnifique duo avec Bourdin.

De la sobriété des politiques, nous aurions pu espérer quelque expression. Nous avons très vite eu droit à une joute fort peu digne autour du mieux-disant sécuritaire. Et toujours cette mémoire de poisson rouge. Christian Estrosi, interpellant l’Etat quant à sa négligence, a passé à la trappe ces mots qu’il a prononcé au lendemain de l’attentat de Charlie : «  Si Paris avait été équipé du même matériel que nous, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être repérés. »

Sobriété des réactions du gouvernement, il ne fallait vraisemblablement pas trop y compter. Alors, c’est reparti pour l’Etat d’urgence, si utile en effet. Et puisque l’on ne supporte pas de ne pas contrôler, puisque l’on n’accepte pas l’échec, alors on décrète. Tout et n’importe quoi. L’on convoque désormais les réservistes. En 1987, j’étais Chasseur Alpin au 7ème BCA de Bourg-Saint-Maurice. Je démontais et remontais des FAMAS plus vite qu’il n’en faut pour fumer une cigarette. Je serais certainement très utile à palper le chaland à l’entrée des galeries farfouillettes .

Sobriété des forces de l’ordre, cela ne tombe malheureusement pas sous le sens. Tout à l’heure, sur la Place Masséna, où l’on n’a jamais vu autant d’uniformes au mètre carré, une camionnette arrêtée par quatre policiers. Un livreur qui a dû oublier qu’il circulait sur un champ de tir. Quatre policiers surexcités invectivent celui-ci. Il est d’origine maghrébine. 25 ans environ. Mais cela est un hasard, bien sûr. L’un d’eux commence à mettre son visage très près de celui du chauffeur. On jurerait qu’il va lui mettre un coup de boule. Je suis obligé d’intervenir : « De quel droit vous autorisez-vous à parler ainsi aux gens ? » On me dit de me mêler de ce qui me regarde. Je leur dis que cela me regarde précisément, et que les citoyens conservent en toute circonstance un œil vigilant sur les petits teigneux en uniforme qui jouent aux héros après la bataille. Ils se calment un peu du coup. Mais ça doit jouer aux gros méchants un peu partout en ce moment. Fondamentaux de l’éthologie : se gonfler, cracher, grimacer de façon proportionnelle à sa peur. Et pour le sapiens : à son inefficacité.

Sobriété des citoyens également perfectible. Alors que la propriétaire du restaurant niçois « Le Grand Balcon » fait l’objet d’un lynchage en règle sur les réseaux sociaux soi-disant pour ne pas avoir ouvert sa porte à une maman. Son restaurant était plein à craquer. Lamentable.

Agitation superflue, mesures d’une abyssale inutilité, hystérie toxique.

Les vautours des médias, les requins politiques, les gorilles en uniforme, les corbeaux du web. L’Homme reste un animal très prévisible.

Sobriété.

Même ce pauvre blog s’est soudain départi de tout intérêt littéraire. Probablement l’un des plus mauvais post de votre serviteur, qui a même perdu provisoirement la saveur de l’écrit.

Car j’ai déboulé le 14 juillet dernier sur la Promenade des Anglais au volant de ma voiture vers 22h50. Car je ne comprenais plus rien de ce qui se présentait soudain sous mes yeux : les corps ensanglantés jonchant le sol, les vélos explosés, les gens hurlant… La guerre sur notre Prom.

Car un de mes amis et collaborateurs proches, Thierry V. et sa femme Anne, ont perdu leur fille de 12 ans dans cette tragédie.

Nous exerçons lui et moi le même métier.

Professionnels du verbe, artistes du feuillet, experts de la formule qui fait mouche, amateurs inconditionnels de punchline.

Mais là, mon cœur saigne trop en pensant à Amie, si jolie et douce jeune fille qui commençait à prendre un peu son envol. Cette année, la sortie du 14 juillet, c’était donc cette fois entre copines sur la Prom…

Il n’y aura pas de jolies phrases dans ce texte, désolé.

Mon cœur saigne,

Les larmes roulent sans prévenir.
Je pleure en silence dans ma cuisine, devant mon bol de café.
Je pleure en silence dans ma voiture.
Je ne réponds qu’avec beaucoup de retard et parcimonie aux sms, aux mails, aux messages téléphoniques, aux sollicitations d’autres journalistes qui aimeraient peut-être faire un papier sur cette « histoire » qui nous touche chez Ressources.

Sur la piétonne de Nice, au milieu des sirènes, des gyrophares, des klaxons, des cris, de l’énervement et du stress stupides, au milieu des Famas, des uniformes, de l’excitation généralisée, de l’hypervigilance tardive… je choisis la sobriété.

Et cette sobriété est inversement proportionnelle à la douleur qui brûle mon cœur et à la rage qui allume par intermittence mes yeux.

Je choisis la sobriété.

Thierry, tu es un mec que je classe précisément parmi les sobres.
Cela te fera sourire bien sûr, alors que ton premier roman s’appelle « Dans l’alcool ».
Thierry, j’aime ta classe naturelle, ton flegme aristocratique, ta réserve instinctive. Nous partageons peut-être toi et moi cette propension à la pudeur.

A toi, Anne et Laurette, je dédie ce petit texte maladroit.

Avec Anne et toi, nous partageons aussi les valeurs de l’Aïkido. Qui sont à mon sens, au moins celles des guerriers pacifiques. Car être pacifique, et même pacifiste, ne signifie nullement renoncer au combat. Lanza Del Vasto aimait à le rappeler souvent.

Ainsi, malgré la petite ménagerie que je cite un peu plus haut, je crois, pour reprendre à mon compte un petit sms reçu de notre rédac chef Aurélie, très sobre lui également, que notre humanité, notre amour inconditionnel les uns pour les autres, est effectivement notre principale arme de reconstruction massive.

Sur la voie rapide, sur l’autoroute, en plein centre-ville… Partout sur les écrans de l’agglomération niçoise s’affiche la devise républicaine fondatrice : Liberté, Égalité, Fraternité.

S’il m’était possible d’accéder au clavier du central qui commande cet affichage numérique, je taperais, plus vite qu’il n’en faut pour charger un Famas, ces trois mots :

Sobriété, Amitié, Humanité

Thierry, je pense à vous trois chaque heure qui passe sous ce soleil trompeur.

Repose en Paix Amie.

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