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Le Klapisch du Moi

Je reprends un peu la plume ici bien que toujours en crise. Avec les mots, je veux dire. Une grosse crise de confiance. Une nausée. La grosse panne. Sec, archi-sec. Depuis des mois. Une envie d’Abyssinie et de caravanes silencieuses et sans fin. Sans faim. Comme l’autre, là. Enfin pas avec le même itinéraire de départ peut-être. Chaud Aden en ce moment. L’objet d’un prochain post peut-être…

Bref, là il y a surtout mon Klapisch qui tape au carreau.

Sûr que lui la créativité ne lui fait pas le coup de la panne. Son dernier opus : Deux moi. Le Klapisch du Moi, donc. Cette nouvelle livraison comme un écho à l’un de ses tout premiers films. Comme un cycle qui vient se boucler. Paris, deux êtres qui s’avancent sans le savoir vers le grand amour, un chat aussi à nouveau. Tiens, tiens… Au-delà de l’esthétique et du rythme propres à Klapisch, Chacun cherche son chat m’avait marqué pour des raisons toutes personnelles. Je me suis consumé dans Paris au mois d’août, j’ai abondamment arpenté la poésie du XIème arrondissement, j’ai rencontré la femme de ma vie «par hasard» sur l’avenue la plus célèbre de France, une fin d’été.

Que dire avec ce nouveau film sinon que Klapisch est un amoureux de Paris autant que des histoires d’amour du type coup de foudre. « Mais c’est quoi pour vous une vraie rencontre ?  » Que dire sinon que quand il commence à coincer sur un ou des acteurs, c’est pour longtemps. Romain Duris peut en témoigner. L’on retrouve ici les deux acteurs de son avant-dernier film Ce qui nous lie. Ana Girardot et François Civil. Si convaincants en frère et sœur. Si évidents cette fois dans « la vraie rencontre ». Incarnation tous les deux d’une esthétique de la fragilité qui serait prélude à la plus grande force. Avec Klapisch, la fragilité est une force et plus particulièrement la fragilité-force juvénile. Revenant régulièrement dans sa filmographie depuis Le péril Jeune et L’auberge espagnole. Si l’on veut bien rassembler derrière l’épithète juvénile, tous les êtres qui se construisent jusqu’à l’orée de la trentaine, je dirais que ce chapitre de nos vies n’a jamais cessé de m’émouvoir.

Bien sûr, l’enfance est touchante au possible. Tout le monde est bien d’accord là-dessus. Mais l’on n’évoque pas assez je crois à quel point la jeune femme ou le jeune homme en devenir est si souvent plus que touchant-e : bouleversant-e. Les casseroles familiales encore bien attachées aux pieds (au cœur ?), le doute, les doutes, l’amour, les amours, le « destroy » mâtiné de premières (vraies) responsabilités d’adulte. La solitude dans son tout premier appart. Indépendance que l’on croyait un but quand elle est surtout un drôle de point de départ. Un drôle de cadeau. Et puis, l’on est encore un peu écartelé entre ce désir de maturité autonome et celui de pas voir s’envoler trop vite non plus les années d’insouciances. Et de vitalité insolente. Les 30 ans du Joey de la série Friends : « Pourquoi Seigneur ? pourquoi ? On était d’accord, c’est les autres que vous faisiez vieillir, mais pas moiiii ! » (sanglots). Mes biens chers fils, vous n’imaginez pas à quel point vos premiers pas actuels de jeunes hommes me bouleversent au-moins autant que ce moment où j’ai lâché les deux petites menottes que je tenais au-dessus de votre tête. Oui, la fragilité comme terreau d’une réalisation profonde. Authentique. Faites-vous vallée dit le Tao. La savoureuse psy incarnée par Camille Cottin est plus précise : « pour que deux moi se rencontrent, il faut que chaque soi soit soi. » Sur le divan, l’héroïne fait répéter…

Un très vieil axiome pourtant : s’aimer soi-même pour mieux aimer l’autre.

Et puis, autour de cette histoire entre soi et soi, toujours avec cette fascinante subtilité qui le caractérise, Klapisch arrive à injecter les grands thèmes sociétaux de ce « nouveau monde », qui lui aussi est une mue à défaut d’être un effondrement : l’ubérisation à toutes les sauces, la solitude à la mode Tinder, les cadences infernales façon calls centers, le sens profond derrière les partis pris de traitement du cancer… Une sacrée densité sans leçons ni poing levé, sans pathos ni trivialisme. Alternance de gravité et d’humour qui fait aussi sa signature. Et même aussi, comme cela arrive parfois, cette touche de surréalisme, si créative, au détour des cauchemars ou des rêves éveillés de ses personnages. Scène pathético-hilarante où l’héroïne se retrouve la nuit dans la rue sur un canapé, cernée par tous ses contacts Tinder bodybuildés en petite tenue…

Notre content de fond, mais aussi de forme. Tant de magnifiques plans, de brillantes idées de mise en scène !

«  Donnez-moi un mot, un seul, qui pourrait vous définir » interroge à un moment le pathétique DRH (pléonasme ?) du héros. Je ne spoilerai pas la réponse. Une clé de l’histoire personnelle du héros.

Pour ce genre d’exercice stupide, me vient quand même un mot pour Klapisch. Et pourtant, avec lui, il y en a vraiment beaucoup qui déboulent nonobstant la disette lexicale actuelle du blogueur : résilience, authenticité, fragilité, poésie, engagement, social,…

Mais je repense aussi à tous ces personnages de son dernier film à l’aune de mon vécu. Moi aussi, j’ai rencontré ce psy au regard franc qui ne m’a pas ménagé et que je n’ai pas réussi à promener bien longtemps. Moi aussi, j’ai croisé cet épicier arabe qui était un sage autant qu’un excellent vendeur : « l’autre thérapeute ». Le bonheur ? C’est possible ! Moi aussi, j’ai tellement douté dans ma petite piaule du XIIème arrondissement, à l’entrée de ce qui allait devenir mon métier. Mes premiers pas dans le journalisme et la conception-rédaction. J’ai tremblé, trépigné, séché sur mes premières copies. Pas pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui, c’est certain. Moi aussi, j’ai aimé sans lendemain. Des soirées à haute teneur en alcool, des femmes, des appétits et des corps… A la limite du barfly parfois. Me renvoyant à chaque fois à ma solitude parisienne, gratifié d’une gueule de bois tenace. Oui, j’ai été si seul par moment dans ce Paris immense. Savourant cette solitude, tantôt. La subissant, soudain. Itinéraire obligé vers la grâce…

Un mot donc. Et croyez-le bien, ce n’est pas par facilité ou parce que je suis sec de chez sec.

Humanité.

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Nous sommes tous en exil.

EMMANUEL KIRSCH (le chef d’orchestre) :  » Si je puis me permettre, je peux vous demander quelque chose ? »
ZOLTAN (le gardien d’immeuble) : « Je vous en prie. »
– Vous êtes gardien ici depuis longtemps.
– Ça fait trois ans. Avant j’étais ingénieur. À Budapest
– Ah oui ?
– Oui.
– Monsieur Kirsch, permettez-moi de vous offrir un verre de toké*. De Budapest.
– Ah, avec plaisir !
– Asseyez-vous
– Merci.
– Kirsch, c’est un nom allemand…
– On peut dire ça, oui. Ma famille est passée par là.
– Kirschman ?
– Oui.
– Dites-moi, Monsieur Kirschman, il y a-t-il dans ce monde des êtres qui ne soient pas en exil ?
– Je ne sais pas. Regardez, même les roses sont en exil. C’est le bouquet !
– Oui.

(…)

EMMANUEL KIRSCH (sur le répondeur téléphonique de Catherine) : « Catherine, c’est Kirsch. Tu sais, quand je t’ai appelée l’autre matin, je n’avais rien à vendre ni à acheter, non. J’étais allé revoir le film de Keaton qu’on avait vu ensemble le soir de tes vingt ans. Ce soir-là, tu venais d’hériter d’une chambre de bonne et de deux vases chinois. Tu disais que tu voulais tout vendre pour être libre. Tu ne voulais rien posséder. Ça m’a donné envie de renouer la conversation là où on l’avait laissée. Voilà. »

C’EST LE BOUQUET ! (film de Jeanne Labrune, 2002)
(re)(re)voir le film

* eau de fruit traditionnelle roumaine à base de fruit

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