Archives de la catégorie Littérature

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Président… de quelles destinées ?

(…) Xénophon avait fait de son Économique un manuel du commandement, maquillé en bréviaire agronomique. Vous vouliez le pouvoir ? Vous n’aviez qu’à cultiver une terre ! A six heures du soir, je m’assis au bord du talus qui surplombait l’Aygues et regardai la vallée. Des bâtisses du XVIIIe siècle s’enchâssaient dans un damier de vignes. Les cyprès tenaient leur garde noire devant les murs de galets.
Les propriétaires de ces domaines disposaient d’un pouvoir plus effectif que le président de la République.
Les premiers présidaient aux destinées concrètes d’un petit royaume. Le second, responsable des masses, lançait des vœux abstraits, censés orienter le cours d’une machine plus puissante que lui : l’Histoire. Le pouvoir d’un président consistait à se faufiler dans le labyrinthe des empêchements.
Un propriétaire terrien pouvait défendre comme il l’entendait sa forêt d’une attaque de xylophages. Le chef de l’État, lui, se voyait reprocher d’employer des mesures extrêmes quand le pays se trouvait menacé.
En matière de gouvernement, la modestie d’une ambition assurait son accomplissement. La limite de l’exercice du pouvoir garantissait son efficacité. Et l’efficacité était la substance du pouvoir. « Je veux tout ignorer de mon impuissance », disait le président. « Mon domaine est mon royaume », répondait le propriétaire. « Je veux ce que je ne peux », bégayait le chef de l’exécutif. « Je ne peux que ce que je connais », murmurait le maître des lieux.
Et pendant que l’un s’occupait de conduire ses récoltes et ses bêtes ; l’autre s’illusionnait de régir l’inaccessible, de peser sur l’irrépressible.
Récemment, le chef de l’État s’était piqué d’infléchir le climat mondial quand il n’était pas même capable de protéger sa faune d’abeilles et de papillons (Fabre en aurait pleuré).
Comme les rois déments des contes allemands, coiffés d’un chapeau à grelots, abusés par les magiciens, les chefs des États globalisés erraient en leurs palais, persuadés que leurs moulinets de bras redessineraient l’architecture des sociétés hypertrophiées aux commandes desquelles ils étaient arrivés par la grâce des calculs et se maintenaient par la vertu des renoncements. La politique d’État était l’art d’exprimer ses intentions. L’Économique du domaine agricole, celui d’incarner des idées dans un espace réduit. C’était la leçon de Xénophon.
N’ayant pas de domaine, je tentais d’être souverain de moi-même en marchant sur les chemins. J’évitais le goudron, dormais parfois dehors. C’était là ce que je pouvais. (…)

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, septembre 2016

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La Pierre de Giono (1959)

Après le petit coup de sang du post précédent, reprenons un peu nos esprits. Et revenons surtout à un langage moins trivial : un peu de littérature ne nuit pas ! Je souhaitais justement vous faire partager ce petit texte de Giono que j’ai découvert sur un « Groupe public » de Facebook que je viens de rejoindre : « Jean Giono, l’Homme Sensible ». Cet auteur a marqué mon adolescence par la force de son écriture, aussi tellurique que solaire. Regain, Collines, Que ma joie demeure… Pour moi, Giono est au verbe, ce que Van Gogh est à la peinture : ça vibre, ça pulse, une énergie de vie déborde des pages et des cadres. Plus tard, j’ai découvert son humanisme et son pacifisme contre vents et marées, quitte à passer pour un collabo. Il me touche sur ces deux registres justement : le « sentiment océanique » que me procure souvent l’immersion dans la grande nature, et ce sentiment de solitude quand je m’inscris en faux contre une violence qui serait soi-disant celle des justes. Si le nazi m’inspire comme tout un chacun le plus profond dégoût, je ne pourrais jamais pardonner aux alliés « sauveurs » de la Seconde Guerre Mondiale d’avoir pilonné Berlin comme ils l’ont fait, d’avoir soufflé deux villes japonaises comme ils l’ont fait. Au plus grand mépris de la vie de centaines de milliers d’innocents. Dans l’Histoire humaine, aucune « guerre propre » à narrer. Plus tard donc, je me suis reconnu dans ce souffle libertaire et romantique, héritage de ces quarante-huitards qui avaient autant besoin de « grandeur » que d’engagement politique, « grandeur » au sens où Giono l’entend dans ces entretiens égalements postés récemment sur le groupe Facebook (INA). Héritage probablement de ce père cordonnier « anarchiste », lui-même fils d’un carbonero italien exilé car condamné à mort par contumace. Pour l’heure, ce texte de Giono « La Pierre » si juste, si actuel, sur cet univers si minéral dans lequel nous nous débattons, pauvres petites créatures de chair et de sang.

« Le premier homme qui a eu peur a ramassé une pierre. Dès que l’esprit est venu, on a taillé des sarcophages dans le rocher. Dans notre siècle de voyages interplanétaires, ceux qui envisagent sérieusement d’aller dans la lune avec ces instruments si parfaits de la technique moderne qu’on appelle des fusées s’inquiètent de rencontres de ces fusées avec les pierres errantes du ciel. Nous mangeons de la pierre dans certains médicaments. Nous faisons sortir de la pierre l’acier des charrues (dont, à l’origine, le soc était de pierre), celui des locomotives et, naturellement, celui des canons (dont les boulets étaient encore en pierre au début des temps historiques). Les villes (même Rome) sont en pierre. Celui sur lequel l’Église est construite s’appelle Pierre. La muraille de Chine, les remparts d’Avignon, la tour de Belem sont en pierre comme était le colosse de Rhodes, le phare d’Alexandrie, le tombeau d’Artémise, et tant d’autres merveilles.
Qu’on cherche ce qui n’est pas la pierre : on en sort pas. Tout en vient, tout en est, tout en sort; on y retourne. Les nuages noirs, que les récentes découvertes montrent maintenant au sein ou sur les bords des nébuleuses, sont les nuages de poussière d’une sorte de chantier de démolition ou de construction à l’échelle cosmique. Si l’on sait à cette échelle là que la fin des gaz compressés et refroidis est la pierre, on en arrive à se dire que l’air lui-même… Et nous, dont il est dit que nous sommes poussière !
Il y en a trop ! Eh ! quoi, nous voilà tendres et friables, et si fragiles que d’un accroc à notre peau, que d’un trou de la grosseur d’un sou, notre sang et notre vie s’écoulent, et nous avons été jetés dans un monde de pierre! Qu’il ne soit tout au moins pas question de ce rocher métaphysique que roulait Ixion; restons dans ce monde que nous voyons maintenant physiquement incompréhensif. Qu’allons-nous faire, comment nous comporter, comment aimer, comment trahir, comment combiner nos petits paradis terrestres ? « Don Juan, tu m’as invité à souper avec toi. Me voilà! »
« Je ne l’aurais jamais cru, dit Don Juan, mais je ferai ce que je pourrai. »

Jean Giono. La Pierre. Septembre 1959.

(Photo : 2001, Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick)

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