Archives de la catégorie Billets & Humeurs

Des grandes chaleurs au grand soir…

Été 2017, mois d’août. Canicule. Août c’est brûler. Quand ça ne brûle pas, ça explose. C’est de saison ma bonne dame ! Le choix entre calcination lente et foudroiement instantané. Les 6 et 9 août 1945, le peuple nippon n’a pas eu à choisir. Le 2 août c’est la Saint Julien. Une bise pudique sur la joue de mon dernier fils ce matin. Le 2 août, en 2017, c’est aussi  » le jour du dépassement « . Nous brûlons nos ressources chaque année plus vite. Petite planète exsangue. Julien, quelle planète vais-je te laisser ? Et moi, quel Julien vais-je laisser à cette Terre ? Fus-je un bon père ? Ais-je transmis l’essentiel ? Le monde brûle, nous mourons. Humanité anesthésiée. Ou revenue des « grands soirs ». Ils ne sont advenus qu’à moitié. La thèse de Naomie Klein, peut-être. Celle qui boucle sa somme sur le capitalisme & changement climatique : « Tout peut changer ». Il s’agit d’impulser un « puissant fleuve » selon les mots de la journaliste, un raz-de-marée social pour faire d’une vague deux coups : éteindre ce feu tout en finissant de remplir enfin une coupe à moitié pleine. Parce que la clé est dans le partage. Et parce que ce partage normal n’a jamais réellement eu lieu depuis que l’ancien chasseur-cueilleur a commencé à se poser et à stocker sa bouffe.

Partage des territoires, partage des ressources. Pas d’autre enjeu de changement profond que dans le partage. Le visionnaire Frantz Fanon l’avait déjà signalé à une époque où nous ne consommions encore qu’une planète en France, contre trois aujourd’hui. Mais oui, c’est un fait, à chaque fois que des avancées sociales majeures ont été actées à échelle de cette planète, il y eut le même corollaire pour nombre de possédants : la renonciation à une substantielle part du gâteau. Ainsi de l’esclavage à la fin du XIXe siècle. Ainsi des conditions des travailleurs au début du XXe siècle. « Une entreprise de libération inachevée » pour Naomi Klein. Qui peut contredire ce constat ? Ce qui a été acté juridiquement (fin de l’apartheid, congés payés, sécurité sociale…) n’a jamais eu son juste pendant économique. C’est ainsi que les bouleversements climatiques actuels seraient l’occasion de finir le job.

Et cela se fera donc de la même manière que pour les grands mouvements sociaux des deux siècles écoulés : au détriment de certaines rentes juteuses. Il faudra aussi sortir de la pensée magique du milliardaire philanthrope. Arrêter de bricoler, à coup de millions de dollars, d’excentriques solutions de géo-ingénierie (blanchiment du ciel par pulvérisation de particules de soufre, par exemple) dont même un Jules Vernes n’aurait pas voulu pour ses romans. Arrêter de s’en remettre aux Docteur Folamour pour continuer à justifier d’insatiables appétits la conscience tranquille. Il n’est demandé à personne de vivre comme un triste sire ni comme un ascète. Le philosophe paysan Pierre Rabhi nous invite à la « sobriété heureuse ». Le philosophe économiste Patrice Viveret à la « satiété joyeuse ». Qu’importe les morales de consommation si l’équité et la justice sociale sont du menu. Choquant cet APL délesté de 5 €. Surréaliste cette proposition du rédacteur en chef d’un grand newsmag français de renoncer à la cinquième semaine de congés payés. Acquis social chèrement acquis. Barbier oublie qu’il vend la soupe d’un média ultra déficitaire sous double perfusion étatique et privée particulièrement généreuses. Suicide climatique, suicide social. Partager donc pour ne pas brûler. Extractivisme, prédation, captation, esclavagisme des temps modernes, féminicide… Bon sang, mais c’est bien sûr ! Renoncer aux combustibles fossiles, promouvoir les énergies renouvelables, en finir avec les intrants chimiques : ça n’est pas qu’une histoire « technique » de CO2, de degré Celsius ni de santé publique ! En pleine canicule, alors que des lieux chers à mon cœur partent en fumée (La Croix-Valmer dans le Var), je veux bien croire que les enjeux climatiques se mesurent tout autant à l’aune du thermomètre social. Élus de terrain, entrepreneurs de bonne volonté, responsables d’association, citoyens non encore carbonisés… Venez, on finit le job !

 « A certains égards, on pourrait considérer l’incapacité de plusieurs grands mouvements sociaux à concrétiser les éléments les plus coûteux de leurs programmes comme une raison de se croiser les bras, voire de désespérer. S’il ne sont pas parvenus à instaurer un système économique plus équitable, comment le mouvement pour la justice climatique pourrait-il espérer réussir à son tour ?
On peut toutefois envisager ce bilan sous un autre angle : les revendications d’ordre économique (pour des services publics efficaces, des logements décents et un meilleur partage des terres) ne constituent rien de moins qu’un projet inachevé, entrepris par les mouvements de libération les plus importants des deux derniers siècles, dont la raison d’être allait des droits civiques à la souveraineté des peuples autochtones, en passant par le féminisme. Les investissements massifs et planétaires qu’exige la réponse à la menace climatique (pour s’adapter avec humanité et justice aux conditions météorologiques difficiles dans lesquelles nous nous trouvons déjà, et pour éviter un réchauffement vraiment catastrophique) pourraient bien changer la donne, cette fois. Ils pourraient mener au partage équitable des terres agricoles qui aurait dû suivre la décolonisation et le renversement des dictatures, générer les emplois et les logements dont rêvait Martin Luther King, donner du travail et des sources d’eau saine aux collectivités autochtones, apporter l’eau courante et l’électricité dans chaque township sud-africain. Telles sont les promesses d’un plan Marshall pour la Terre.
C’est précisément parce que, malgré leurs victoires juridiques, les mouvements pour la justice les plus vaillants ont subi d’importants revers sur le front de l’économie que le monde actuel demeure si fondamentalement inégalitaire.
(…) C’est pourquoi le bouleversement climatique n’a pas besoin d’un mouvement tout neuf qui réussirait comme par magie là où ses prédécesseurs ont échoué. En tant que crise la plus profonde qu’ait suscité le paradigme extractiviste – une crise qui place l’humanité devant une échéance inéluctable -, le changement climatique pourrait plutôt devenir la grande impulsion qui poussera ces mouvements toujours vivants à se rassembler, tel un puissant fleuve alimenté par d’innombrables ruisseaux unissant leurs forces pour enfin atteindre la mer. »

Naomi Klein (Tout peut changer, Actes Sud 2015)

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« Forum ouvert » et autres auto-labels…

La mode est au hold-up par le nom. Je le vois bien, c’est une tendance de fond. Et je viens d’en avoir claire confirmation avec ma toute première expérience de forum ouvert… Ben oui, formulée comme telle, la méthodologie de démocratie participative furieusement tendance est au-dessus de tout soupçon. « Forum ouvert »… Qui oserais seulement avancer qu’il puisse y avoir quelques failles dans cette approche du débat et de la concertation ? Forum… Ouvert… C’est forcément cool, c’est forcément peace ! La réalité est beaucoup plus nuancée. Je ne dirai pas ici à quel événement/projet se rattache ma toute première séance de Forum ouvert… Car je tiens le cadre de cette rencontre et ses enjeux, pour globalement positif et porteur d’espoirs neufs en matière de développement durable. Et surtout animé et porté par des individus qui n’ont pas l’habitude de s’en tenir à la spéculation mais sont bel et bien investis, souvent de façon pionnière, dans les « solutions en marche », avec un bilan terrain forçant le respect. Mais voilà, comme vous l’avez certainement noté par ici, je me garde bien souvent de m’associer trop facilement aux euphories collectives.

Le bémol de la belle symphonie « Forum ouvert », je l’ai vécu de l’intérieur donc, au sein d’un groupe où « l’initiateur » du débat avait clairement le projet de défendre et promouvoir sa thèse coûte que coûte. Sur une thématique « Changement d’ère et nouvelle conscience », il s’est employé à faire passer en force sa thèse. En force signifiant dans un contexte de « Forum ouvert », sous couvert de laisser les autres s’exprimer et de se poser en neutre et bienveillant modérateur des échanges. Il a immédiatement eu le besoin de chercher à identifier des idées en contradiction avec la sienne, de cristalliser des camps soi-disant opposés. Très surprenant de la part d’un universitaire versé dans les Sciences Humaines. Je vis immédiatement qu’il était de ces intellectuels tout pénétrés de leurs propres théories. Peut-être de celle de sa thèse de doctorat. Ou bien de son dernier ouvrage. Je fus surpris de sa reformulation de ces échanges, tellement à côté de la réalité de ce qui s’était réellement dit, si tellement peu représentative de ces échanges. Et je lui en fis part. Le plus grand choc fut de découvrir son compte-rendu un peu plus tard : il y déployait sa thèse sur une page entière, se référant notamment à « l’ère du Verseau », qui a donc succédé à celle du Poisson. Comme chacun sait. Pas vrai, Madame Michu ? Chacun des autres membres du groupe voyait son intervention retranscrite d’une phrase à la limite du télégraphique. L’homme qui se présentait comme sociologue ou anthropologue, ou les deux, avait clairement fait œuvre d’influence. Voilà. Ceci pour constater que Forum Ouvert est en effet tout à fait compatible avec « manipulation ». Il suffit pour cela que celui ou celle qui a le rôle d’initiateur, ou de « facilitateur », ait du charisme, une certaine maîtrise du langage et autres subtilités rhétoriques. Et le petit groupe issu du grand cercle se verra privé de toute approche contradictoire, alternative.

Passent les méthodes, passent les théories : les hommes restent les hommes. Voilà donc, ce que peut être dans la réalité ce « Forum ouvert » si cool ! A l’inverse, je ne cherche pas à démontrer ici que ce type de sollicitation de « l’intelligence collective » est mauvais ou inopérant. Je suis probablement mal tombé. Je dis juste ceci : la méthode n’est pas à l’abri des tentatives de manipulation et d’influence.

Bref, oui le hold up par le nom se porte bien donc. Ici à Nice, nous avons l’Éco-vallée par exemple. Forcément éco-logique. Ben oui, logique ! Il suffit pour bien enfoncer cela dans le crâne des maralpins de quelques pseudos réunions de concertation citoyenne pilotées par d’habiles communicants experts en manip de post-it ! Ou mieux, encore, un bon dossier du magazine LE POINT, sorti à point nommé pour la grand-messe consensuelle annuelle locale qu’est le Salon du Livre de Nice. Sur la couverture du numéro actuellement en kiosque de notre ami FOG, alias la voix de son maître : «  Nice. Tout change, et c’est en mieux ».

Il y a sinon ce terrible hold-up du parti de Mr Baroin : Les Républicains. Mais comment notre constitution peut-elle autoriser cela quand l’INPI ne fait aucun cadeau à l’entrepreneur qui surfe un peu trop sur une approche générique avec son dépôt de marque et/ou de base-line ? Essayez de déposer Le Plaisir et vous comprendrez. Vous n’êtes pas de la famille politique de Les Républicains ? Hum… C’est que vous devez être un vilain fasciste ou pire, un anarchiste ! Ah, oui, on a aussi INOUI qui vient de tomber chez la SNCF. En tant que concepteur-rédacteur, j’ai aussi une certaine expérience de ce que l’on appelle le « naming », qui consiste ni plus ni moins qu’à trouver le nom d’une marque, d’un produit, d’un service, d’une entreprise… J’ai un faible personnellement pour les noms qui se construisent sur deux types d’approche : en logique dynamique et/ou en logique de co-construction. Emmanuel Macron, j’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de le dire, n’était pas mon candidat et n’est pas un homme providentiel… Mais avec « En Marche », on a tout de même une approche plus réaliste, moins dans la surpromesse et surtout pas dans l’autosatisfecit. « En Marche » s’interprète comme une invitation, une exhortation. Ou si on l’on préfère lire cette appellation comme un constat, il s’agit là d’un mouvement, d’une dynamique, qui fait écho à ces « solutions en marche » évoquées par exemple dans le film-documentaire Demain. TGV exprimait la formulation la plus littérale d’une promesse produit/service objective : la grande vitesse. INOUI s’auto-adoube comme promesse d’une « expérience que l’on a jamais entendu ». Au milieu, il y a de la place me semble-t-il pour des formulations à la fois plus modestes, moins déconnectées du réel et surtout en co-construction. La punchline de l’année, voire de la décennie ? #makeourplanetgreatagain ! Encore une invitation à se mettre en mouvement, à se relever les manches. Et même dans le contexte : à résister ! A s’insurger ! Ça nous change tout de suite de la béatitude obligée.

Je vais bien tout va bien, je suis gai, tout me plaît ! Gare à l’optimisme à marche forcée ! Gare aux auto-labels. Gare surtout à ceux qui ont vraiment l’air très… cool !

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