Archives de la catégorie Figures de liberté

Aux petits guerriers de quatre ans…

H. n’a passé que deux heures de sa vie dans une garderie d’enfants. Elle avait quatre ans. Elle y est entrée comme un agneau à l’abattoir. Son visage à l’arrivée était aussi fermé que le manteau qu’elle portait. Quand on est venu la rechercher, elle n’avait pas fait un seul pas, pas prononcé un seul mot et n’avait permis à personne de lui enlever son manteau ou d’en défaire un seul bouton. Parfois un enfant entre dans une résistance absolue à toute vie sociale – et parfois, dans cette lutte entre son coeur et le mensonge dans lequel les gens, très tôt, pour éviter de trop souffrir, noient leurs âmes uniques, le petit guerrier triomphe. J’ai connu une épreuve semblable en entrant dans une école qui n’a de maternelle que le nom. Si j’ai hurlé pendant quinze jours, ce n’était pas tant d’être obligé de quitter ma mère que de l’effroi de ne rien comprendre à ce qui réjouissait les enfants de mon âge. Seul dans ma chambre, je regardais s’entrechoquer les atomes du visible et de l’invisible, et je rêvais sur les énigmes d’une vie dont j’ignorais encore que sa mortalité était sa plus sûre beauté. Dans la cour d’école, je ne retrouvais rien de l’infini et mes songes étaient mis à la diète. J’ai appris depuis ce temps à reconnaître les guerriers de quatre ans, même quand ils ont grandi : leur âme est restée vive, donnant un éclat à leur regard et un tranchant à leur parole. Je les aime pour n’avoir pas voulu de cette torpeur à laquelle la plupart des gens s’accoutument et que seule leur mort viendra rompre, aussi aisément que des ciseaux éventrant un oreiller.

Christian Bobin (Ressusciter, 2001)

Photo : Robert Doisneau

Militant et mutant, ou la plénitude du créatif culturel

La seconde grande vérité sur laquelle insiste Tolstoï est que le sentiment du bien, de la bonté, de la solidarité – et de tout ce que contient le mot amour – est en nous-mêmes, et doit et peut être réveillé, développé et exercé par notre manière d’agir. Dès que chacun, aussi opprimé qu’il soit, acquiert la faculté de s’améliorer et de se perfectionner individuellement, une force puissante se trouve créée contre la passivité morale, l’esprit de non-responsabilité collective et l’espoir d’une amélioration obtenue collectivement sans effort personnel. Tolstoï écrit : « l’organisation, toute organisation, nous libère du devoir humain, personnel, moral. Tout le mal universel dérive d’elle, de sa structure. Les hommes sont fouettés à mort, avilis, abêtis sans que personne n’en soit responsable… » À côté des grèves et des révolutions, il y a l’effort individuel et collectif : les deux facteurs ne s’excluent pas mais se complètent. Nous trouvons chez Tolstoï l’aspect profond de la préparation libertaire, et il me semble que seuls des hommes formés comme lui sont capables d’employer de façon rationnelle la force individuelle et collective : le révolutionnaire qui a déjà fait la révolution dans sa propre conscience est le seul qui saura, avec intelligence et expérience, se vouer à la reconstruction, et non pas seulement à la destruction.

Max Nettlau, Histoire de l’anarchie (1933)

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