Archives de la catégorie Figures de liberté

Diogène, précurseur de l’action citoyenne. 

Juillet 2017. Il fait déjà bien chaud en France. Les feux de forêt n’ont pas encore ravagé le sud de la Provence. Mais je brûle d’un désir de bonne littérature après des mois et des mois de lie politico-médiatique. Dans cette superbe librairie d’Aubusson (La Licorne), je tombe en arrêt sur cet ouvrage sorti en mars 2017 : « Diogène le cynique » d’Étienne Helmer (édition Les Belles Lettres). Le titre m’intrigue : aucune précision sur l’angle de la thèse de l’auteur. Diogène, le cynique. Point. Sans fioriture ni double fond. A la lecture, Étienne Helmer n’a en fait pas d’autre visée que de nous présenter ce fameux Diogène comme un philosophe d’une extraordinaire modernité. En commençant par une mise au point d’importance : le sage de Sinope n’était nullement le « partisan d’une vie « conforme à la nature » (kata phusin), par opposition à une vie fondée sur la loi et la coutume (nomos, nomisma). » Philosopher comme un chien c’est, outre un style qui fait la part belle au franc parler (parrhèsia), mais précisément un projet de dépassement de cette antinomie apparente entre nature et conventions humaines. Le premier fait d’arme de Diogène pour créer cette rupture aura été la falsification de la monnaie (numisma) de Sinope, avec la complicité de son père qui était le banquier de la cité. L’image du tonneau pourrait donc faire passer Diogène pour un ermite. Les insultes et autres provocations pour un asocial. Il n’en est rien : «  les autres types de ponoi * psychiques volontaires que Diogène emploie sont, comme au niveau corporel, ces exercices d’endurance tels que l’aumône sollicitée auprès des statues «  pour s’exercer à essuyer des échecs » ou encore le fait très général de se refuser à mener une vie d’ermite et de persister à vivre au cœur de la cité, là où des forces contraires mettent à l’épreuve son idéal de liberté et, en un sens le rendent possible aussi. »

Ni ermite ni mondain, donc. Contrairement à son contemporain Platon qui fréquentait la cour de Denis de Syracuse, espérant infléchir le comportement du tyran par la raison. Entreprise qui échoua. Après avoir présenté ce que « philosopher comme un chien » veut réellement dire, l’auteur, par-delà « l’éthique de la liberté et de la simplicité » du sage prêchant une vie simple soustraite aux illusions du désir, nous propose de mieux appréhender son projet politique. Et là, force est de constater que « sa critique des valeurs sociales et sa puissance de dérangement (…) gardent toute leur actualité pour qui s’interroge sur les bienfaits et les méfaits de la croissance économique, sur les exclusions déchirant le monde humain. »

Avec notre projet de nouvelle revue Ressources, nous souhaitions initialement proposer un ambitieux dossier titré « Tout ne se joue pas dans les urnes ». Nous avons du réduire la voilure côté format. Mais sur le fond, nous restons convaincus que « le changement » ne commencera que par le bas. Avant la traditionnelle rentrée littéraire française de septembre, parmi les milliers de titres qui vont débouler, il peut être intéressant de se frotter à ce qu’est réellement, au-delà des images d’Épinal, loin de la doxa, la pensée en acte de Diogène et son message : sa République à lui est d’une incroyable modernité, d’une visionnaire pertinence au moment où les mouvements citoyens fleurissent partout au sein d’une France qui ne s’est certainement pas mise En Marche pour une nouvelle mascarade…

« Dans un contexte où la servitude est générale, l’éthique de Diogène propose un chemin individuel vers l’autosuffisance et la liberté, auquel lui-même sert de modèle. Fondée sur une refonte radicale de notre rapport à nos désirs, à nos représentations et à notre propre corps, cette libération individuelle signifie-t-elle pour autant que Diogène n’accorde nulle place au politique et au collectif dans cette démarche ? Serait-il comme beaucoup l’affirment, un penseur apolitique, voire antipolitique ? Il n’en est rien. A la différence de ce qu’on peut observer dans la pensée moderne et contemporaine, l’éthique individuelle et la politique collective sont étroitement liées pour la grande majorité des philosophes grecs : impossible ou presque, selon Platon, d’être un homme de bien dans un mauvais régime politique ; impossible ou très difficile, estime Aristote, d’être un bon citoyen sans être en même temps un homme moralement excellent, ce qui suppose que la cité soit aux mains d’un bon législateur. Si Diogène, on va le voir, n’échappe pas à cette tradition, il la modifie néanmoins en déplaçant le lieu du pouvoir du côté des individus ordinaires et non plus des seuls gouvernants, y compris quand il réfléchit à ce que serait un bon régime politique ou une bonne Constitution, ou qu’il critique les gouvernants. En montrant au individus comment se réapproprier leur liberté dans un contexte politique marqué par la violence et la servitude, il fait d’eux des agents politiques directement efficaces sur l’ensemble du corps social. »


*Ponoi : épreuves physiques ou morales. Le Ponos est involontaire quand il provient de la Fortune, volontaire quand Diogène le provoque en vue de renforcer sa résistance et d’être prêt à affronter les coups de la Fortune. En ce sens, le ponos est au coeur de l’ascèse cynique.

Crédit photo : Marie Robinson

 

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Aux petits guerriers de quatre ans…

H. n’a passé que deux heures de sa vie dans une garderie d’enfants. Elle avait quatre ans. Elle y est entrée comme un agneau à l’abattoir. Son visage à l’arrivée était aussi fermé que le manteau qu’elle portait. Quand on est venu la rechercher, elle n’avait pas fait un seul pas, pas prononcé un seul mot et n’avait permis à personne de lui enlever son manteau ou d’en défaire un seul bouton. Parfois un enfant entre dans une résistance absolue à toute vie sociale – et parfois, dans cette lutte entre son coeur et le mensonge dans lequel les gens, très tôt, pour éviter de trop souffrir, noient leurs âmes uniques, le petit guerrier triomphe. J’ai connu une épreuve semblable en entrant dans une école qui n’a de maternelle que le nom. Si j’ai hurlé pendant quinze jours, ce n’était pas tant d’être obligé de quitter ma mère que de l’effroi de ne rien comprendre à ce qui réjouissait les enfants de mon âge. Seul dans ma chambre, je regardais s’entrechoquer les atomes du visible et de l’invisible, et je rêvais sur les énigmes d’une vie dont j’ignorais encore que sa mortalité était sa plus sûre beauté. Dans la cour d’école, je ne retrouvais rien de l’infini et mes songes étaient mis à la diète. J’ai appris depuis ce temps à reconnaître les guerriers de quatre ans, même quand ils ont grandi : leur âme est restée vive, donnant un éclat à leur regard et un tranchant à leur parole. Je les aime pour n’avoir pas voulu de cette torpeur à laquelle la plupart des gens s’accoutument et que seule leur mort viendra rompre, aussi aisément que des ciseaux éventrant un oreiller.

Christian Bobin (Ressusciter, 2001)

Photo : Robert Doisneau
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