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Une petite mouche, tant de défis…

Nice, 14 juillet 2016. Il est 22h50 quand je déboule au volant de ma voiture sur la promenade des Anglais, en provenance de l’aéroport. Au fur et à meure de la progression, une scène surréaliste se présente à mes yeux. J’ai l’impression de rêver. Ce que je vois est tellement improbable que je ne sais pas encore qu’il s’agit d’un cauchemar. Des corps ensanglantés jonchent le sol, comme désarticulés, d’autres sont recouverts de draps, des gens hurlent, courent dans tous les sens. Pas juste à un endroit. Non, tout le long de mon parcours ! Qui me semble durer une éternité. J’ai à peine le temps d’émettre mentalement une hypothèse, une « voiture folle », que déjà des policiers me rabattent vers la voie rapide. J’apprends chez moi la réalité de l’attentat.

Chacun de nous ici a vécu ce drame à sa façon, chacun de nous ici a été touché à sa façon, directement ou indirectement. D’assez près en ce qui me concerne. Un des collaborateurs réguliers du magazine Ressources y a perdu sa fille, une amie malgache fait aussi partie de la funeste liste. Et comme si le malheur n’était pas assez grand, très rapidement, politiques et médias optent pour la fange plutôt que pour la dignité. Pas tous les politiques, pas tous les médias. Polémique choquante et inutile pour les premiers, à commencer par le premier magistrat de cette ville (ou le second, je ne sais plus). Voyeurisme anxiogène, jusqu’à la nausée, pour certaines chaînes d’info en continu qui n’ont visiblement pas tiré les leçons des dérapages journalistiques des attentats de janvier 2015 à Paris. « Soyons à la hauteur » titrait Libération le 19 juillet. De la hauteur, ouf, il y aura quand même eu un peu. Ce discours de Dominique Estrosi-Sassone dans l’hémicyle du Sénat le 20 juillet, par exemple. Mais aussi, la façon dont notre quotidien régional Nice Matin s’est saisi de son côté du « sujet » : sobrement, dignement, professionnellement. C’est de la PQR, bien souvent méprisée, que certains grands médias, sis en la capitale, auraient pu prendre quelques leçons cette fois quant à un minimum de tenue. Oui, un peu plus de sobriété et de pudeur eût été bienvenus. Lorsqu’on évoque le concept de sobriété heureuse, l’on rattache avant tout le concept à une problématique de consommation. On ne parle pas assez de la sobriété des sentiments. C’est ainsi que j’ai débuté ce post intitulé « Sobriété » sur mon blog, lorsque j’ai enfin pu réussir à écrire à nouveau, à me ressaisir, quelques jours après l’horreur.

Se ressaisir… C’est ce que nous avons donc finalement réussi à faire chez Ressources, déjà bien engagés au cœur de l’été sur la préparation de ce numéro de rentrée. Prendre une décision, la décision : bousculer notre sommaire. Non, l’attentat du 14 juillet ne peut être raisonnablement traité sous la forme d’une brève ou d’une double-page. Ressources qui a inscris l’ancrage territorial dans les fondamentaux de sa ligne éditoriale se devait d’en faire le dossier central de ce numéro. Et parce que prendre de la hauteur c’est quand même bien souvent réfléchir, nous avons décidé d’angler ce dossier attentat sur le mode « penser les plaies et l’après ». Un dossier conçu en deux parties, donc, chacune ouverte par une personnalité représentative du thème.

Pour ce qui est de « panser les plaies », nous avons interrogé le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : quelle résilience ? Et dans quelles conditions ? Pour ce qui est de « penser l’après », nous avons eu la chance d’accueillir en nos locaux le Cheikh Khaled Bentounès : quel islam en France ? Quel projet de vivre ensemble ? Un dossier dont les 18 pages offrent à l’arrivée une vision élargie des défis que pose à nos sociétés le terrorisme islamiste.

Penser.

Penser l’aide psychologique, penser l’engagement des aidants, penser l’éducation, penser la prévention et l’insertion, penser la politique, penser le pouvoir de l’art, penser le vivre ensemble, penser l’identité locale, penser la solidarité internationale. Mais 18 pages c’est tellement court pour penser à tout ! Comme les mille et une facettes du développement durable, il aurait fallu envisager tous les défis : penser la radicalisation par exemple, ou même penser l’humour !

Penser pour résister à l’intrusion du chaos dans nos vies.

C’est peut-être par exemple essayer de ne pas laisser l’anxiogène envahir notre quotidien avec de l’excès de zèle sur le sécuritaire. Comme nous le confie cette directrice d’école maternelle à l’Ariane à propos de l’interdiction faite aux parents d’accompagner leurs enfants jusqu’en classe (Cf penser l’éducation) : «  C’est pourtant le point le plus important en maternelle : cet accueil de 20 mn jusqu’à présent avec les parents. C’est un moment d’échange, créateur de lien. Aujourd’hui, un moment complètement zappé. L’enjeu le plus important de la Maternelle est évacué ! Nous ne savons pas ce qu’il va advenir alors qu’aujourd’hui on se parle à travers le grillage… Du reste beaucoup de familles peuvent le vivre comme une sorte de rejet. On me demande : est-ce qu’on a fait quelque chose de mal ? ». La société semble ainsi réagir de la même façon disproportionnée que certaines victimes qui restent en alerte longtemps après le drame. Ainsi, selon cette psychologue immédiatement mobilisée sur le drame du 14 juillet (Cf penser l’aide psychologique) : « Certaines personnes, victimes ou témoins, restent en état d’alerte. Quand certains sont sidérés, d’autres sont tout de suite efficaces : ils peuvent rester avec le cœur qui bat la chamade huit jours après le drame. C’est très dévorateur en énergie. On ne peut pas rester en état d’alerte comme ça, cette catégorie-là de guerriers, il faut leur faire prendre conscience qu’ils ne peuvent pas rester comme ça. Après un attentat, il faut qu’on apprenne à refermer la parenthèse. » Est-il envisageable d’appliquer cette correction de tir à échelle du corps social ? Nous y gagnerions immédiatement en sérénité. La « stratégie de la mouche » ne fonctionne que parce qu’un éléphant finit par perdre son sang-froid. Pour rappel, dans un article publié le 6 août sur BibliObs, Le Théâtre de la terreur, Yuval Noah Harari (auteur de Sapiens, une brève histoire de l’humanité) utilisait en effet cette parabole : « un terroriste, c’est comme une mouche qui veut détruire un magasin de porcelaine. Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique. C’est ainsi, par exemple, que la mouche Al-Qaeda a amené l’éléphant américain à détruire le magasin de porcelaine du Moyen-Orient. » Au bout du compte, peut-on dire que l’Etat d’urgence nous protège efficacement, avec ou sans constitutionnalisation ? Attentat après attentat, il est clairement permis d’en douter…

Penser pour nous élever, enfin, pour boucler avec l’injonction de Libé.

« Nous devons accepter personnellement la responsabilité d’élever notre vie » exhortait le maître spirituel tibétain Chögyam Trungpa. Et pour cela, commencer peut-être par « retourner à l’origine » pour reprendre les mots de cet autre guide spirituel qui nous a honoré de sa présence dans les locaux de Ressources : le cheikh Khaled Bentounès. Revenir à l’origine. Dans les textes fondateurs des religions d’abord, plutôt que dans les interprétations. Ce qui est édifiant en ce qui concerne les problématiques vestimentaires de l’islam (Cf entretien). Dans ce souffle qui initie une grande religion, et qui relève du spirituel plus que du rituel. C’est donc à cet homme de paix, et dans un souci d’élévation, que je laisserai le mot de la fin de cette introduction. A travers ce magnifique et émouvant échange de notre ami et collaborateur, touché de plein fouet par le drame, avec le cheikh, évoquant dans cet extrait sa relation avec sa fille disparue.

Thierry Vimal – Mais si je suis dans la colère, elle va prendre de la distance. Et si je suis dans la douleur, elle va prendre de la distance. Or, je veux la garder près de moi. Mais, elle va m’aider à trouver la paix, elle va m’aider à rester près de moi. Je vois ça comme ça…

Cheikh Khaled Bentounès – C’est ça ! Et il faut se le répéter. Matin et soir. Chaque instant où vous êtes avec vous-même, où vous avez un instant à vous, déconnecté du reste, pensez à ça. Mais pensez au mot Amour, pensez à cette relation d’amour. Parce que l’univers, tout l’univers fonctionne avec ça. Pas seulement nous. L’univers entier, les arbres, les oiseaux, la lune, le soleil… Il y a une conscience. Il y a une conscience quoi qu’on dise.

Stéphane Robinson
(Introduction du dossier Attentat de Nice, Penser les plaies et l’après – Ressources#5 – Sept/Oct-Nov 2016)

Crédit photo : Alessandro Biancheri
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Femmes d’islam…

Ce post pour rester dans le prolongement du précédent qui évoquait cette femme exceptionnelle qu’est Nawal el Saadawi. Son combat courageux pour la reconnaissance des droits des femmes de l’autre côté de la Méditerranée. J’ai eu entre-temps quelques discussions ici et là. Relativisation des relations bourreaux-victimes. Dialectique du maître et de l’esclave. J’ai remarqué depuis très longtemps comment l’excès d’intellectualisation constitue chez certains une stratégie pour reconstituer du sens sur du chaos, pour effacer la terrible angoisse née de l’audition, de la lecture, voire de la vision d’une violence sur laquelle ils n’ont pas prise. Sur laquelle personne n’a prise. Contrer probablement l’impuissance, si ce n’est la culpabilité. Il faut tout de même faire attention dans cette relativisation de la violence. Surtout quand cette dernière s’inscrit dans le quotidien le plus banalisé. Heureusement, il est malgré tout possible d’introduire de la réflexion utile, et non pas seulement purement spéculative, dans l’objectif de libérer d’un même mouvement esclaves et maîtres.

J’étais invité mardi 7 avril dernier au Centre Universitaire Méditerranée (CUM) de Nice à un événement intitulé « Femmes, Culture de paix ». Il s’agissait de la restitution du Congrès international féminin pour une culture de paix, organisé les 28, 29 et 30 novembre 2014 à Oran par le Cheikh Chelikh Khaled Bentounès, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya. Je n’ai malheureusement pu y assister, fort occupé ce jour-là sur différents dossiers. Une grande déception pour moi alors qu’était notamment programmé la projection en avant-première du film « Islam, Voix de Femmes » produit par AISA International (Association Internationale Soufie Alawiyya) et réalisé par Boualem Guéritli et Didier Bourg. AISA est une association très investie sur la condition de la femme ainsi que sur le projet du « Vivre ensemble » tel qu’on a pu le voir notamment sur Cannes avec « les attentats de janvier ». Nous reparlerons ici de leur engagement sur la Côte d’Azur, c’est certain. Mais, il est possible d’ores et déjà de signer leur pétition dans le cadre de leur campagne de mobilisation mondiale pour que l’ONU décrète la Journée Mondiale du Vivre Ensemble.

Bref, je n’ai pu faire le déplacement et me suis donc contenté de la Bande-Annonce en attendant sa sortie. Le projet ambitieux de ce film est notamment de « mettre en évidence les convergences qui permettent de réunir féministes et théologiens, partisans de la raison et adeptes de la féminité ». Une psychanalyste y donne le ton de ce qui me semble être une réflexion utile sur le sujet telle que je l’envisage ci-avant : ouvrant des nuances sans jamais s’éloigner de la réalité des souffrances. Des femmes à la fois bel et bien opprimées par un système patriarcal séculaire mais souvent elle-mêmes « gardiennes de la tradition. »

Puisque nous ne pouvons pas encore visualiser ce film fort prometteur, et puisque ce blog est dédié à la valeur liberté, nous bouclerons juste ce post avec un très court extrait d’un livre de Nawal el Saadawi : Ferdaous, une voix en enfer. Publié en 1975 sous le titre original Femme au degré zéro, il s’appuie notamment sur des témoignages liés à la santé mentale des femmes. Dans la prison pour femmes de Qanatir, Nawal el Saadawi  a recueilli celui d’une détenue qui allait devenir son personnage principal, Fridaws. Abusée dans son enfance, une femme dont la quête de liberté se prolongea dans le désir de revanche, lequel aboutira dans le meurtre de son souteneur. Il y a dans la libération de cette femme par l’acceptation de sa condamnation à mort une dimension spirituelle que bien peu de théologiens à mon avis peuvent envisager d’approcher. La veille de son exécution, elle confie ceci lors de son ultime interview : « Je ne veux rien. Je n’espère rien. Je ne crains rien. C’est pour ça que je suis libre. Parce que tout au long de notre vie, ce sont nos désirs, nos espoirs, nos craintes qui nous asservissent. » En Inde, il y a plus de 25 siècles, un homme assis sous un figuier avait formulé pareille clé de libération au terme de « souffrances » qu’il s’était volontairement appliquées. Karma masculin versus destin de femme…

Voir la bande-annonce du film Islam, voix de femmes (1:50)

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