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Une Mouette passe…

En ce moment, je me sens habité par les textes des autres. Je n’en suis pas encore au stade de feu Stéphane Hessel qui récitait des poèmes entiers sur commande. Et par dizaines. Et n’importe où. Disons que j’ai des remontées aussi sporadiques qu’envahissantes. Tout cela est probablement lié aux puissantes et invisibles forces du printemps, mais également à l’actualité du genre humain dans ses plus basses œuvres. A l’heure où la nature entière s’ébroue de sa léthargie hivernale, l’impression tenace que nous, humains du XXIème siècle, nous enfonçons mois après mois dans une irréversible insensibilité aux urgences réelles de ce monde. Toujours est-il que ces remontées de textes incontrôlées viennent quelque peu perturber mes propres projets d’écriture. Je dois juste accepter. Et attendre. Attendre le retour du rédac qui a créé un blog, laissé en plan son cahier de poésies, égaré son carnet à spirales où s’empilent les synopsis.

Bref, en avril 2013, j’avais du Tchekhov en boucle dans le cœur…

« Les hommes, les lions, les aigles et les coqs de bruyère, les cerfs aux vastes bois, les oies, les araignées, les poissons muets qui vivent dans l’eau, les étoiles de mer et tous ceux que l’œil ne pouvaient voir – en un mot, toutes les vies, toutes les vies, toutes les vie, leur triste cycle accompli, se sont éteintes… Voici déjà des milliers de siècle que la terre ne porte plus un seul être vivant, et cette pauvre lune allume en vain son fanal. Dans les prés, les grues ne s’éveillent plus en criant, on n’entend plus les hannetons de mai dans les bois de tilleuls. Le froid, le froid, le froid. Le vide, le vide, le vide. La peur, la peur, la peur. » (La Mouette, acte I)

Plus libre sera la chute

Eh bien voilà, c’est fait, l’autrichien Felix Baumgartner, non content de battre le précédent record d’altitude de chute libre avec 39 000 m, en a profité pour pulvériser le mur du son avec une vitesse de pointe à 1 342 km/h. Voilà un héros dont l’étoffe ne laisse pas insensible le grand fan de l’aventure spatiale que je suis.

Au-delà de ce bref (10 mn) revival des prouesses des premiers spationautes des années 60, il y a dans cette histoire de chute libre quelque chose qui touche à l’inconscient collectif. La chute est le thème religieux le plus universel. Chassés d’un jardin extraordinaire, nous serions donc tombés… bien bas. Manger à la sueur de son front, tuer son propre frère, enfanter dans la douleur… Pour certaines traditions ésotériques, la chute est le mode opératoire même de l’incarnation. Ainsi, les rêves de chute précéderaient-ils la réintégration d’un corps dit « astral » dans le corps physique. La chute ou le télescopage éther-matière ? Je laisse ces théories au registre du jardin personnel de chacun.

Reste à savoir par contre ce qui nous pousse à jouer avec cette dimension qu’est le vide. Un vide créateur d’un vertige dont le pouvoir d’attraction n’est pas seulement proportionnel à la masse de notre petite planète. S’affranchir de cette densité qui est notre ordinaire pour tutoyer un bref instant l’apesanteur. Bien sûr, le jeu de « celui qui saute le plus haut » est une pratique assez masculine. A Nice, au Port, le spot de saut de La Réserve ne voit que très rarement s’élancer des jeunes filles… D’un autre côté les statistiques en matière de suicides nous apprennent que si l’homme se passe plus facilement la corde au cou, la femme, elle, se défenestre. Pas si simple donc. Et oui, peut-être, il y a-t-il un peu de thanatos dans tout cela…

A travers ce tout récent exploit, je voulais surtout comparer la dimension aérienne de cette chute avec la performance aquatique du niçois Guillaume Nery dans un film tourné en 2010 au Trou Bleu de Dean, le plus profond du monde (202 m) : Free Fall. Inutile de revenir sur le palmarès de cet apnéiste hors-norme, notamment coaché par un certain feu Loïc Leferme, et spécialiste du poids constant (recordman du monde à -117 m). Non, ce qui m’intéresse dans cette comparaison, c’est que la chute libre que lui nous propose dans ce film revêt une dimension de liberté beaucoup plus forte.

Dans l’air, nous sommes l’antithèse même de l’albatros du poète : dans le parachutisme, le visage du chutiste s’enlaidit sous les plis causés par un vent agressif. Bien sûr, il peut s’autoriser quelques figures. Mais elles ne sont spectaculaires que collectives. Une grande étoile de corps tous verrouillés dans leur harnachement qui les engonçent. A aucun moment, on ne ressent de relation harmonieuse avec cet élément air qui nous est finalement si étranger.

C’est exactement tout le contraire de ce qu’on peut voir dans notre relation à l’eau. Et plus particulièrement avec ce film qui ne s’attache pas à la performance d’une apnée de prés de 5mn mais nous touche dans ce très artistique et tout en confiance saut vers les abysses. L’apnéiste a droit à la chorégraphie de sa performance… Dans cette harmonie qui n’est pas sans me rappeler quelque planche du dessinateur Moëbius récemment disparu, une grande sensation de liberté s’exprime et qui m’invite à ouvrir la nouvelle catégorie de ce blog : Free Art. Très loin de la capsule de saut de l’autrichien ostensiblement marquée du logo sponsor, à des années-lumières de ce corps inerte, tournoyant dans le vide sans contrôle, aux antipodes de de ce lourd et rigide scaphandre du chutiste autrichien, la chute libre de Guillaume Néry nous renvoie dans le plus grand dénuement à nos origines océanes. Libéré de la pesanteur autant que de la peur, cet apnéiste nous offre l’expression d’une liberté sous-tendue par une recherche moins tournée vers le show-off des salles de contrôle à l’américaine. Il est vrai que pour ce plongeur exceptionnel, l’aventure intérieure a toujours primé sur l’ambition d’une quelconque citation au Guiness Book. Gageons que l’ego de cet homme-là ne devrait être à la merci d’aucune chute…

Voir le film Free Fall

Crédit photo : Julie Gautier (BLUENERY Productions)

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