Archives des articles tagués retraite

Capture d’écran 2015-01-20 à 18.41.18

Retour à la page, retour sur le fil…

Chassez l’énervé, il revient au grand galop ! (Je reconnais que c’est tout de suite moins drôle que : « chassez le naturiste, il revient au bungalow »). Bon ben, il faut croire que je n’étais pas assez fatigué. Ou bien que, dans cette année de la cinquantaine, je possède encore une bonne capacité de récupération. Oui, passé la grosse fatigue, l’indignation revient, tel un courant marin qui ne cesse jamais d’être actif y compris sous une mer d’huile. Passé le choc extrême, la peine profonde, un sentiment de colère grand comme ça à l’égard de tous les intégrismes et de leurs racines. Et puis, il y a aussi tous vos commentaires si chaleureux. Si on ne peut plus rentrer dans sa coquille tranquille, où va-t-on nom de Zeus ! Je plaisante : ils m’ont vraiment touché, tous ces commentaires, et je vous en remercie. C’est vrai que vous m’avez bien reboosté là ! J’étais vraiment en passe d’arrêter. Mais finalement quand je disais que je n’ai pas le courage d’un Charb parce que « j’ai une femme, des enfants et même des crédits », je crois c’était, eu égard à mon caractère, la mauvaise façon de raisonner. Car je crois que, si je n’avais pas ces différents liens, affectifs et matériels, je serai justement tenté de… me retirer pour de bon. Plus tard la petite grange dans la montagne donc, plus tard…

Allez, je profite de la nouvelle halte de la caravane du gars Rimbaud un peu avant d’entrer dans le pays Choa (oui, toujours dans la lecture de Rimbaud l’africain de Claude Jeancolas), pour évoquer juste cette vérité paradoxale : l’on n’est parfois jamais aussi près du monde que quand on s’en est retiré. L’on n’est parfois jamais autant en communion avec le vaste monde qu’au plus profond de la solitude. C’est pourquoi, si Dieu me prête vie assez longtemps, je ne considèrerai jamais une retraite digne de ce nom comme un repli, une coupure. Et quant à l’écriture personnelle, je reste dans le même état de défiance. J’avance sur le fil de la page tel un funambule : sur mon ténu filin, je n’enchaîne mots et phrases qu’à pas comptés. En même temps, je ne peux pas faire autre chose qu’avancer sur ce filin, car je ne sais pas faire grand chose d’autre qu’écrire et… contempler. La tentation toujours forte de laisser tomber ce petit jeu d’équilibriste qui serait mon destin. Le fantasme tenace de lâcher l’affaire et de me jeter de mon plein gré dans le vide, enfin débarrassé de ces petits exercices en sujet-verbe-complément. Un vide qui n’est pas vide mais qui est vie. La vraie. Equilibriste malhabile entre fascination pour la « chose littéraire » et addiction au réel.

Un rapport très personnel à l’écriture j’en conviens. Ne pas succomber à la fascination justement : celle de ses propres phrases, de son propre style… Je connais des gens qui ont croisé, lors de ses conférences, le poète et penseur Kenneth White. Un auteur que j’apprécie particulièrement pour son travail sur le nomadisme, forme particulière de liberté. Il semblerait que l’ego du théoricien de la « géopoétique » qui m’a ouvert les portes des Thoreau, Walt Whitman et autres Emerson, n’aurait pas résisté à l’épreuve du succès. Par contre, je ne connais toujours rien de l’homme qui dort chaque nuit avec son sac de couchage et son chien juste à côté de l’Eglise Jeanne d’Arc, à Nice, et que j’ai revu l’autre matin sur la plage de galets, immobile face au soleil qui émergeait de l’horizon. Je ne connais que la profondeur de son regard. Et la digne démarche de sa silhouette fatiguée, en toute saison. Quelles expériences intérieures sont les siennes, qui mériteraient d’être couchées sur le papier ? Ou sur le rocher façon Han Shan ? Voilà, vous le voyez, bien fragile est ma relation à l’écriture. Mais je tente encore quelques pas quelque temps sur mon filin tendu sur l’infini. Je le fais instinctivement, comme une pente naturelle, comme une sente essentielle. Juste avec Christian Bobin pour finir, ce court texte qui fait écho à ce post d’un blogueur défatigué des mots. Pour l’instant.

« J. a été élevé par une mère institutrice qui le retenait dans la classe pour lui donner des cours supplémentaires, quand les autres enfants couraient sous le soleil. Les années ont passé. J. est devenu un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un que sa propre intelligence empêche de penser. Il écrit des livres sur les vagabonds au dix-neuvième siècle, cherchant en vain dans la poussière des archives la lumière qui enflammait la cour d’école à cinq heures sonnantes. » (Christian Bobin, Ressusciter)

 

 

 

Publicités

couv_cabane_hiver

Cabane d’hiver…

Or donc, j’avais trouvé refuge dans une « Cabane d’hiver ». A vrai dire, il s’agit davantage, d’un état intérieur plutôt que d’une réalité quotidienne. Cette rentrée 2013 qui fut d’emblée suractive me promène encore mi-octobre sous de multiples casquettes d’une mission à une autre. Bref, je frise le surmenage chaque jour que Dieu fait. Raison pour laquelle le contemplatif qui veille en moi (non, il ne sommeille pas) s’est retrouvé avec le dernier livre de Fred Griot entre les mains : « Cabane d’hiver ».

Edité par La Revue des Ressources, « revue culturelle pluridisciplinaire », ce livre était annoncé l’hiver dernier sur leur site internet par une publication quasi en direct de certains feuillets de l’auteur, photos à l’appui. Journal de bord d’un homme venu passer un mois sous une yourte dans les Causses du Larzac, au cœur de l’hiver 2013, je l’ai dévoré dans un premier élan, quelque peu envieux de ce luxe de temps autant que de ce cadre spartiate propice à la solitude.

Pourtant, dans sa démarche d’écrivain, ce journal n’était pas l’objectif premier de Fred Griot. Il est venu se perdre et se retrouver ici avec un autre projet littéraire, manuscrit sous le bras, à décanter, libérer, peaufiner, expurger… Il confie d’ailleurs rapidement l’impossibilité à faire véritablement bouger ce dernier : il acceptera l’idée qu’il est ici avant tout pour que « ça charge », « pour « tenter d’éclaircir, de simplifier une parole. et ça je ne le saurai qu’après ». Cette « charge » qui devra profiter ultérieurement à l’écrit, de retour dans la vie civilisée, c’est un quotidien rude et répétitif qui va effectivement la permettre. L’enjeu est de taille pour l’auteur : « écrire en parole claire ».

On aborde le livre peut-être un peu méfiant : l’ensemble sera-t-il construit jusqu’au bout dans ce style télégraphique, souvent en mode infinitif et aux descriptions volontiers minimales ? Oui mais l’homme écrit fort probablement comme sous dictée d’un environnement (il n’aime pas ce concept : voir extrait en fin de post) austère et d’un quotidien volontiers physique. Dans le froid de l’hiver, au milieu d’un plateau souvent sous la neige, la pensée se rétracte peut-être sur l’essentiel… Et puis l’homme a ajouté la méditation à ses activités quotidiennes. De ma propre expérience, ce n’est pas le sport qui rend le plus loquace.

L’on s’aperçoit très vite, page après page, de l’intérêt d’avoir consigné ces expériences et ressentis dans un tel journal. L’on note, sur un mois seulement, l’évolution intérieure de cet auteur qui passe ses journées à couper du bois, colmater sa yourte, arpenter les alentours… Ce n’est pas Into the Wild du tout : Fred Griot est venu avec des livres, de la musique, un ordinateur et même une connexion internet selon une fenêtre de tir très réduite. Le soir, il y a même la douceur d’un carreau de chocolat et un verre de whisky. Mais, et l’auteur en fait un chapitre à part entière, tout cela semble converger vers une activité principale : « écouter » : « (…) au travers des bruits de la nature, entre ses mailles, on entend le grand silence de fond ». Et puis soudain, au détour de l’apparent dépouillement du style, les pensées les plus profondes se déploient. L’on perçoit alors, comme en direct, l’évolution intérieure de cet auteur. Il nous explique notamment que l’humour est ce qui l’aide le plus à tenir.

J’ai aimé ce journal que j’ai vécu véritablement comme une histoire à part entière, dénouement inclus. J’ai aimé le parti pris maquette d’absence de majuscule en début de phrase. Les pensées exprimées, les sensations relatées, se suivent et se déploient dans une continuité propre à la conscience. J’ai aimé la démarche de cet homme en son ermitage d’auteur qui n’était ni un projet aussi radical que celui de Thoreau avec Walden ni celui plus romantico-désespéré d’un Christopher McCandless cité ci-avant.

J’ai aimé donc que cette retraite-là soit accessible, qu’elle compose avec certains conforts qui nous différencient de la bête sauvage, qu’elle puisse s’accommoder de quelques rencontres ponctuelles avec le frère humain (les fermes alentours ont permis quelques courtes visites). J’aime qu’elle m’ait conforté dans mon propre projet d’une cahute solitaire, un jour et pendant « un certain temps » comme dirait feu le grand Fernand. Avec un bloc de papier, des crayons et des aquarelles. Et pourquoi pas, oui, avec une bonne bouteille de Four Roses… Je n’ai pu m’empêcher de penser à Lu Yu. Vivrai-je assez vieux pour cela ? Inch Allah !

27.01.13

Causse

7ème jour

(…) nettoyer sa cabane c’est habiter, c’est faire, comme les bêtes, œuvre de terrier, de provisions, vivre avec. Non pas avec l’environnement, c’est ici encore une idée anthopocentrée pensant l’homme et puis autour seulement « l’environnement », alors que c’est être dedans, pas plus important, avec, parmi. encore une fois.

aujourd’hui nous en sommes encore comme à une vision qui serait pré-copernicienne : elle a commencé avec l’avènement de l’agriculture et de l’élevage où l’homme a osé se représenter lui-même, il s’est alors plu également à créer des divinités anthropomorphes, lui ressemblant, après ces grottes où il ne se figurait jamais… c’est qu’il s’est mis sans doute à se croire hors de la nature, à croire à sa supposée supériorité, à son apparente maîtrise. Il s’est vu, à cause de son intelligente conscience, de ses progrès techniques, source de la vue, de l’appréhension et de la saisie du monde. Il a cru que c’était son monde. il s’y est vu au centre. alors que rien n’est moins vrai, ça ne tourne pas autour de nous. une grande illusion a démarré là, qui perdure dans cette notion toute moderne qui se développe de « l’environnement ».

Il n’y a pas d’environnement, il n’y a que du ici, du maintenant, avec tout, en même temps.

(Cabane d’hiver, Fred Griot  : éditions La revue des Ressources, 8 € TTC)

%d blogueurs aiment cette page :