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UnMondeLibre_Couv

Histoire d’une rédemption. Collective ?

Je suis tombé sur cette BD tout à fait par hasard, en m’accordant une petite pause culture un samedi après-midi dans ma librairie niçoise indépendante préférée : la librairie Masséna (pub !). Le titre bien sûr a fait immédiatement tilt : « Un monde libre ». Tiens, tiens, un sujet pour le blog-qui-kiffe-la-liberté-grave ? Je feuillette, je lis en diagonale quelques planches… Oui, le fond comme la forme m’emballent immédiatement. De retour chez moi, je dévore littéralement ce « premier roman graphique » d’Halim Mahmoudi qui vient de sortir ce printemps aux éditions Des ronds dans l’O.

Le style de cet auteur que je ne connaissais pas me renvoie immédiatement à l’univers très personnel de Manu Larcenet, et plus particulièrement celui de la trilogie du « Combat ordinaire ». Il y a d’abord ce style graphique très brut de coffrage, vibrant, tourmenté. Des lignes vivantes à l’extrême. En noir et blanc, une approche à la fois très rough mais avec une vraie personnalité. La gestion du noir est talentueuse : tantôt sombre à l’excès, tantôt capable de restituer la lumière d’Algérie avec éclat. Car c’est aussi de cela dont il s’agit : du parcours initiatique d’un français d’origine algérienne. Une légende personnelle scénarisée avec beaucoup de talent.

Initiatique, le mot est loin d’être excessif. De la première vague d’immigration aux dernières émeutes des banlieues, en passant par les humiliations et autres bavures ordinaires et impunies des forces de l’ordre dans les quartiers (mais comment Valls ose-t-il seulement attaquer en diffamation Amal Bentounsi pour avoir accusé la police française de « commettre des violences en toute impunité » ? Il faut lui refaire une liste ?), on suit l’enfance de ce jeune : ses blessures, sa colère, sa rédemption. L’histoire s’ouvre par un magnifique conte arabe (qui fait partie de la collection permanente du musée de l’histoire de l’immigration où sont exposées les planches originales) et se termine par une vision alter-mondialiste pas mal fantasmée de l’avènement d’un monde libre. Pas question bien sûr de révéler cette fin, disons que je la vois personnellement différemment, dans un anéantissement symbolique plutôt que par la violence généralisée. Mais le plus important n’est pas là, il est dans cette quête de fond : la liberté. Intérieure et extérieure.

Dans son dernier hors-série spécial festival de Cannes, Télérama évoquait dans son article Après La Haine, la gêne « les cités, grandes absentes des écrans ». Depuis le phénomène de La Haine en 1995, le flambeau ne semble en effet pas avoir été repris : « dans la fiction française actuelle, les quartiers sensibles ne sont plus qu’un décor pour séries télé. » Un constat qui pourrait venir contredire la vision d’Halim Mahmoudi. Intouchables, De l’autre côté du périph, Braquo… Oui, jusqu’ici tout va bien, non ? Entretemps, Marine l’anti-Europe caracole en tête des européennes, et son père, qui ne prend jamais ses Marinox (les gélules qui gomme les rides de la haine raciale), continue avec ses outrances quant aux « dangers de l’islamisation de nos vies ». Oui mais voilà, comme le visualise probablement avec pertinence Halim Mahmoudi, de séisme en séisme, il n’est pas exclu que la déflagration libératrice ne soit pas seulement localisée aux cités. Des néonazis admis au Parlement Européen, de plus en plus de politiciens moralisateurs pris la main dans le sac à gauche comme à droite, l’austérité à marche forcée et seulement pour les plus modestes… A ce rythme-là, ce ne sera bientôt plus « Ma 6-T va crack-er », mais « Mon bobo va serrer »… Il y a quelque chose de très actuellement visionnaire dans cette histoire lorsqu’elle constate :  « Le Tiers-Monde n’était pas pauvre mais simplement « endetté » par le pillage continu de pays extérieurs et c’est ce même système qui a commencé à toucher tout l’occident au début du XXIe siècle grâce au pillage continu de l’économie par la finance mondialisée. Enclenchant la spirale d’un endettement fabriqué de toutes pièces et qui n’a jamais existé ! La France découvrait alors une précarité, une répression et un terrorisme d’état auxquels nous étions habitués depuis bien longtemps dans les quartiers populaires. »

En attendant de savoir comment sera l’atterrissage de cette interminable chute, je tenais à mentionner ici que si j’ai été touché par cet auteur, aussi bon à l’écrit qu’au dessin, c’est aussi parce que « son » histoire a fait écho à un projet personnel, enfoui depuis trop longtemps au fond d’un tiroir. Un début de roman que j’avais déjà intitulé « Les raisins verts de Magyd ». Vous savez ce proverbe de la bible (Ezéchiel, 18, 1-9) dont j’ai déjà parlé dans un post en référence à la psychogénéalogie : « Les pères ont mangé des raisons trop verts, et les fils en ont eu les dents agacées ». Au nom de tous les toubabs dont je fait partie, bien que plus malgache parfois que vazaha (le « blanc » à Madagascar), je demande à tous les algériens d’accorder leur pardon à cette belle nation qui fut capable, au sein même de sa capitale, du massacre du 17 octobre 1961. Reconnaître cela en 2012 est à ce jour la seule bonne chose qu’a réalisée Monsieur 3%, euh pardon, François Hollande… Enfin, même sous Hollande, il faut savoir rester au garde-à-vous en toutes circonstances. Sinon, le Flanby, il a vite fait de montrer les dents.

Avant de donner un peu de lumière sur notre avenir collectif, il faut savoir oser embrasser les ombres de notre passé commun. Ce que réussit très bien cette belle histoire de résilience personnelle et planétaire…

Chekhov_at_Melikhovo.

Anton Tchekhov, le libertaire-résilient.

Or donc, Anton Tchekhov. Persiste et signe. Si la Mouette est passée depuis la semaine dernière, je tenais dans la foulée à réserver à son auteur une place de choix dans ma rubrique « Figures de liberté ». En la matière, l’homme m’impressionne dans son parcours comme dans son œuvre. A vrai dire, Tchekhov m’interpelle effectivement à double titre.

Il impressionne tout d’abord le « rédac » que je suis censé être. Dans sa courte vie (emporté à 44 ans par une tuberculose), il aura réussi à publier plus de 600 œuvres littéraires, principalement des nouvelles et des pièces de théâtre. Œuvres écrites dans les pires conditions matérielles qu’un écrivain puisse envisager, puisque Tchekhov exerça officiellement le métier de médecin et pourvoya allégrement aux charges de la famille nombreuse que ses parents, touchés par la faillite, ne pouvaient plus assumer.

Il fascine par ailleurs le créateur du présent blog dédié à la liberté. Tchekhov a vécu sous la férule d’un père particulièrement despotique, quasi analphabète et fanatique religieux. Autoritarisme que prolongeait le régime dur et sévère des écoles de l’empire russe d’alors. Il y a eu apparemment chez Tchekhov, un cas de résilience inspiré qui s’est exprimé avec le talent que l’on sait dans cette œuvre prolifique : « ce que les écrivains nobles prenaient gratuitement à la nature, les écrivains roturiers l’achètent au prix de leur jeunesse. Ecrivez donc un récit, où un jeune homme, fils de serf, ancien commis épicier, choriste à l’église, lycéen puis étudiant, entrainé à respecter les grades, à embrasser les mains des popes, à vénérer les pensées d’autrui, reconnaissant pour chaque bouchée de pain, maintes fois fouetté, qui a été donner des leçons sans caoutchoucs aux pieds, qui s’est battu, qui a tourmenté des animaux, qui aimait déjeuner chez des parents riches, qui fait l’hypocrite avec dieu et les gens sans aucune nécessité, par simple conscience de son néant, montrez comment le jeune homme extrait de lui goutte à goutte l’esclave, comment un beau matin, en se réveillant, il sent que dans ses veines coule non plus du sang d’esclave, mais un vrai sang d’homme. » (tiré d’une lettre à son éditeur)

Cette résilience ne s’appuyait pas seulement sur un talent littéraire peu commun, mais également sur un esprit généreux, un grand cœur, une belle âme. Sans oublier l’extrême résistance au travail dont il fit preuve malgré cette maladie, très tôt contractée, et cette double activité professionnelle. Devenu médecin, Tchekhov aura beaucoup soigné gratuitement parmi les plus nécessiteux, participé bénévolement à la fondation de dispensaires, financé la création d’écoles populaires… Et puis, il y a aussi ce désir de témoigner de la souffrance humaine, de l’injustice, qui le pousse, dans une mission quasi-journalistique, jusqu’aux confins de la russie, sur l’île-prison de Sakhaline, « lieu de souffrances intolérables comme seul l’homme peut en supporter. » Dès la parution de son essai L’île de Sakhaline, une commission d’enquête sera constituée par le ministère de la justice en vue de faire toute la lumière sur cette contrée de non-droit où se commettaient les pires exactions. Oui, Anton Tchekhov était un esprit libre et généreux. Il n’est pas anodin que le libertaire-chrétien Tolstoï l’ait tenu en haute estime. Les esprits libres se rencontrent…

A travers toute son œuvre, il y a aussi cet humour, cette gaieté, ce sens du comique dans le tragique qui est souvent la signature de la résilience. Cette aptitude au recul fut probablement étayée par cette relation particulière au corps, et aux corps, que noua l’écrivain-médecin durant cette vie bien remplie. Et auquel je laisse bien évidemment le mot de la fin.

 « Je ne suis ni un libéral, ni un conservateur, ni un progressiste, ni un moine, ni un indifférent… Je voudrais être un artiste libre et rien de plus, et je regrette que Dieu ne m’ait pas donné les forces nécessaires. Je hais le mensonge et la violence sous toutes leurs formes (…). Il n’y a pas que chez les marchands et dans les maisons d’arrêt que le pharisaïsme, l’esprit obtus et l’arbitraire règnent en maîtres. Je les retrouve dans la science, dans la littérature, chez les jeunes. Pour la même raison, je n’éprouve pas d’attrait spécial pour les gendarmes, pas plus que pour les bouchers, les savants, les écrivains ou les jeunes. Enseignes et étiquettes sont, à mon sens, des préjugés. Mon saint des saints, c’est le corps humain, la santé, l’esprit, le talent, l’inspiration, l’amour et la liberté la plus absolue, la liberté face à la force et au mensonge, quelle que soit la façon dont ceux-ci se manifestent. Voici le programme auquel je me tiendrais si j’étais un grand artiste. »

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