Archives des articles tagués Répression

11742692_1160696527290340_5859292801632919100_n

Bye Bye le Quartier des Mineurs…

Vendredi 17 juillet 2015. Il est huit heures du matin et je sirote un café à mon QG habituel. Vous savez, la terrasse de café de l’avenue Borriglione à Nice où je prépare, mentalement bien souvent, bon nombre des posts de ce blog. A chacun son café de Flore…

Bref, je suis là, le cœur un peu serré figurez-vous. Car vendredi est le jour où habituellement, à cette heure-là, je roule vers la Maison d’Arrêt de Grasse. Deux ans aujourd’hui que j’interviens en son Quartier des Mineurs en qualité de Formateur-Coordinateur. Or mes nouvelles responsabilités d’éditeur de presse autour du projet de magazine RESSOURCES ne me permettent plus d’ajouter cette activité à un emploi du temps désormais overdeborded au-delà du permis.

Je viens donc d’annoncer la fin de cette collaboration à l’organisme de formation qui m’avait recruté sur ce dispositif de prévention de récidive : AFC ASPROCEP. Ainsi qu’à mon partenaire du binôme « Quartier des Mineurs » qui représente pour moi une véritable rencontre humaine. Firmin, tu auras été pour moi bien plus qu’un collègue de travail : tu es définitivement un frère d’armes cher à mon cœur.

Voilà, je suis là, donc. Je pense à toutes ces rencontres. Et d’abord à cette « jeunesse délinquante » , des gamins plus que des ados à mes yeux, si souvent touchants. José, Joseph, Nassime, Selim, Mehdi, Pierre, Slobo… Tous à réclamer à grands cris leur participation à notre atelier de « Sensibilisation professionnelle aux métiers du Second Œuvre » autour du projet pédagogique de rénovation des cellules et autres salles d’activité. Tout en passant le rouleau de peinture, le pinceau à rechampir ou le couteau de lissage, se créait une ambiance où ces « sales gosses » devenaient d’autres personnes, des individus différents de l’avis même des surveillants. On aurait pu se trouver sur n’importe quel chantier normal hors de ces murs carcéraux. Les langues se déliaient, l’esprit soudain libéré par l’intelligence autonome de la main. Une convivialité de chantier s’installait. Nous en apprenions de bonnes. Des tristes et des moins tristes. Des histoires parfois dures, souvent drôles aussi, tant ces jeunes détenus savent user de l’humour sans modération pour s’évader de la rudesse de leur destin. Pour rester dans la mise à distance. Vous inquiétez pas les gars, dans mes lectures de l’été, j’ai prévu un livre dont le titre est Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ? (Thomas Guénolé). Et que je ferai figurer dans la rubrique Livres de mon magazine Ressources. C’est vrai que vous êtes chiants parfois, mais probablement a-t-on envie de l’être plus encore quand la société vous a définitivement comdamné comme indésirable dans ses projets.

Oui, leurs visages défilent dans ma tête. Leurs sourires surtout. Ceux qui naissaient soudain sur les visages les plus ténébreux, les plus rembrunis. Et puis ces « numéros », ces clowns dans l’âme, comme ce jeune irrésistiblement drôle qui s’écriait soudain « putain, ça me rend fou, là ! » à la troisième vis à serrer. Oui, une façon de « serrer » justement selon leur jargon qui se dédramatisait toute seule quand on avait affaire à un professionnel du one-man show. Nous échangions un regard complice avec Firmin : la bonne humeur était là, pas de doute !

Je pense à ces gosses, mais aussi aux instituteurs, aux éducateurs de la PJJ, aux surveillants… Beaucoup d’humanité et d’empathie. Beaucoup de métier pour savoir être coulant quand il faut l’être, être ferme quand il faut l’être. Je leur dis ici au passage toute mon estime et mon respect pour ce difficile job rempli quotidiennement loin de tous les fantasmes habituellement attribués à la prison, et sans angélisme non plus sur ce qui pourrait être sujet à caution dans le système carcéral français. Autre débat.

Exit donc la casquette de travailleur social. Combien d’ouvrages se sont plu à démonter, dévaloriser cet engagement du travailleur social. Cet investissement autour de la misère sociale est suspect bien sûr… Fortement intéressé faudrait-il dire : le travailleur social trouve en effet chez le détenu, l’handicapé, le pauvre, le SDF, autant de faire-valoir à son propre échec personnel, à tout le moins à sa propre médiocrité. Il vient régler des problèmes personnels avec l’alibi de « faire du bien », quand ce n’est pas celui de « faire le bien ». Ce relativisme, ce scepticisme, me fait sourire. Comme me fait sourire cette personne qui me disait un jour qu’elle ne donnait jamais de pièces aux mendiants dès l’instant où des organismes existaient pour cela. Et que même, ce sont nos impôts qui financent souvent tout ça ma bonne Dame ! Si, si ! Autant de passe-passe intellectuels qui font du bien à leur conscience, certainement.

Bref, moi aujourd’hui, je pense encore une fois un peu à ces jeunes détenus et aux adultes qui les entourent au quotidien. Je refais encore une dernière fois mentalement le trajet qui me mène du premier check-point depuis la porte d’entrée de la Maison d’Arrêt de Grasse jusqu’à notre atelier du Quartier des Mineurs. Là-haut. Tous ces couloirs, toutes ces rotondes, ces caméras, tous ces cris parfois, toutes ces odeurs. Tous ces regards…

Juste un dernier petit message pour toi José, pour toi Joseph, pour toi Nassime, pour toi Selim, pour toi Mehdi, pour toi Pierre, pour toi Slobo…

La prison, c’est une vie à la con. Alors, bande de sales gosses, on ne veut plus vous y voir. Ni au Quartier des Mineurs le mois prochain, ni chez les majeurs l’année prochaine. Tu vois, mec, j’ai créé ce blog à partir d’une petite phrase, une obsession, un credo inscris là-haut à gauche sous le logo Sans Adjectif : TOUJOURS, TU CHÉRIRAS LA LIBERTÉ.

Je dédie ce post à « l’auxi d’entretien » du Quartier des Mineurs qui nous a bichonné tout ce temps et qui arrive au bout de sa peine, ainsi qu’à mon frère Firmin .

 

Crédit Photo : Didier Jacquot

IMG_0913

La Coulée verte était un Musée vert…

Dommage c’était bien parti… J’avais noté bien avant l’ouverture de la Promenade du Paillon à Nice que la tendance en matière d’aménagement paysager était de laisser la Nature s’exprimer plus librement. Une réflexion qui fit l’objet il y a un an d’un post intitulé Herbes Folles. Et puis voilà, la coulée verte rebaptisée entre-temps Promenade du Paillon a ouvert ses grilles il y a 2 semaines, le samedi 26 octobre. Autour de moi, dans les cafés et sur les réseaux, tout le monde de se réjouir de ce « magnifique », « superbe », « génial » nouveau parc. Sur Facebook, une de mes connaissances notait : « celui qui n’aime pas la Promenade du Paillon, je lui coupe la tête ». Cet homme que j’apprécie pour son engagement auprès des jeunes, et qui n’est ni violent ni intégriste, voulait exprimer avec humour (hum !) une certitude : on ne peut pas ne pas aimer la Promenade du Paillon. Je suis venu plus d’une fois, observant, recherchant, analysant. Traquant mon propre ressenti premier négatif pour tenter d’admettre que bon, il ne fallait pas exagérer, ce parc était bel et bien un « jardin extraordinaire ». Désolé de ne pas m’associer à la liesse générale donc. J’aurais tant aimé le faire ! Désolé, mais je trouve cette Promenade du Paillon fort décevante. Oui, comme les jets d’eau qui sont censés créer l’animation, j’ai envie de dire pschiiit ! Lot a do about nothing chers touristes…

Et pourtant, comme disait notre Coluche national, ils ont fait des études ! Mais bon, sur un chantier si important, si emblématique de toute une ville, un architecte, qu’il conçoive une bâtisse ou un parc, a besoin de laisser sa trace. Table rase du passé donc. Et puis, le cahier des charges de la ville a visiblement demandé à ce qu’on évite le squattage des espaces, la circulation de tout ce qui roule avec des roulettes… A l’arrivée, nous avons un joli musée vert avec tout plein d’essences fort intéressantes, un charmant parc pour déambulation bourgeoise only. Argumentation.

Table rase donc pour nos concepteurs. Exit l’arène conviviale, les pergolas accueillantes, les bassins rassérénants, les espaces de circulation généreux, les dénivelés poétiques. Apparemment, on ne voulait effectivement voir qu’une seule tête. Tout est sur le même plan, tiré au cordeau. Une conception tout en lignes épurées, l’œil ne s’arrêtant sur rien sinon les quelques arbres qui ont été complantés sur la pelouse. Côté Place Masséna, le miroir d’eau et ses jets occupe une place tellement disproportionnée par rapport à l’espace de circulation qu’on y est très vite en file indienne. Très chaleureux vraiment d’aller arpenter cet endroit mouillé conçu pour ne pas s’y éterniser. D’ailleurs, c’est là le fil du rouge du parc : circulez s’il vous plaît ! Les bancs ont été conçus selon un inconfort tel que l’on n’a pas trop envie de s’y attarder et encore moins de s’allonger. Le dispositif anti-SDF devrait bien fonctionner, je crois. De toutes façons, il n’y a pas beaucoup de bancs si l’on considère qu’il est interdit de s’asseoir sur la pelouse. Cette absence de convivialité qui faisait le charme du précédent parc ne dérange personne ? Bizarre. Nous sommes apparemment dans une époque qui a aussi perdu ce sens-là. L’on ne chante plus, l’on ne se rencontre plus : on vend au peuple de l’aménagement bling-bling, suffisant, froid, hautain… et l’on prend effectivement tout cela pour une plus-value esthétique évidente. Il en va peut-être ainsi de ce rapport au beau comme du rapport à l’urgence écologique. Je veux parler du syndrome de la grenouille ébouillantée : depuis des années, l’on fait progressivement et insensiblement monter la température de l’eau dans laquelle nous sommes plongés. Nous mourrons cernés par des montagnes de déchets, debout dans dans nos jardins prétentieux sans même nous en rendre compte. Mais il y a pire encore : à cette bien pauvre idée de l’art de vivre ensemble s’ajoute la répression à chaque buisson.

A l’entrée du parc, une foultitude de pictos d’interdits. Le ton est donné. Interdit de s’allonger sur la pelouse, d’écouter de la musique, de se promener en rollers, en skateboard… L’autre jour, des jeunes étaient assis sur un banc. Des « blancs propres », à la mèche blonde flottant au vent. Ni maghrébin, ni noir, et encore moins Roms. De « gentils lycéens » d’un des lycées les mieux classés en France (Lycée Masséna) venus faire une pause dans le jardin de « leur » ville. Le groupe étant assez important, certains s’étaient assis par terre. Autour du banc et non sur la pelouse. Immédiatement, la « maréchaussée » est venue les faire relever. Et oui, Mesdames et Messieurs, l’ambiance de la Promenade du Paillon c’est Garde-à-Vous, ça je ne l’invente pas. Quand je pense que certains journalistes de Nice Matin s’étaient chauffés en évoquant un Center Park niçois. Mort de rire ! Les New-Yorkais pique-niquent dans leur parc, de même que les annéciens au Pâquier (ville de droite pourtant), ou bien les parisiens au Champs de Mars.

On ne peut qu’aimer La Promenade du Paillon ? Oui si l’on considère qu’elle a permis d’abattre le mur de la honte qui coupait la ville de Nice en deux. Oui, si l’on considère que du vert pris sur du béton c’est quand même toujours une bonne nouvelle. Mais non, désolé, cher coupeur de tête, si l’on considère que l’on a clairement régressé en matière de convivialité et de liberté. Comme beaucoup de niçois par contre avec lesquels je suis tombé d’accord, j’ai envie de dire aussi : près de 34 millions d’euro pour ça !

La Promenade du Paillon est un parc bourgeois figé et pétri d’interdits, c’est tout ce qu’il y a à en dire. Un jardin sans âme, indépendamment du fait que les végétaux qui y sont plantés demandent encore à s’y exprimer. Un jardin-ghetto sous la haute surveillance de flics et de caméras.

Pauvre grenouille bardée d’outils 2.0, tu as oublié comment on vivait en d’autres temps moins show-off. Ton insensibilité à cela aussi me confond.

Pauvre fou avec tes herbes folles, tu as oublié que tu vis dans la ville la plus conservatrice de France. Heureusement, j’ai plus de 25 ans, je suis blanc et j’ai un travail…

%d blogueurs aiment cette page :