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La poésie « au point repos du monde qui tourne »

Bonjour à tous. J’ai déjà envoyé ma petite carte de voeux sur les réseaux et autres canaux appropriés. Je renouvelle ici l’exercice en m’adressant à toi, petite communauté qui s’intéresse de près ou de loin à la production du blog sans adjectif : je te souhaite une année riche en poésie.
La poésie est en effet la seule religion que je me connaisse. Bien que croyant. En Dieu, je veux dire. Mais croyant également avec Charlie que oui, un an après le 7 janvier 2015, “L’assassin court toujours”. La poésie comme rapport au monde, bien sûr. Je ne suis qu’un bien médiocre artisan du verbe.

Du coup, en guise d’étrennes de début d’année, je me suis dit que j’allais t’offrir ces fragments de conversations que Gilles Farcet (élève d’Arnaud Desjardins) a eu dans les années 80 avec un poète “Beat”, ami d’Allen Ginsberg et passablement allumé. Ils m’ont été chaudement recommandés par un homme que j’apprécie beaucoup, une espèce de “brother in arms” qui se reconnaîtra ici, et auprès duquel je me sens parfois un peu moins seul quant à ce qui a trait au spirituel. Pour information, Gilles Farcet a le projet de sortir le texte intégral de ces entretiens. On trouve plus de fragments sur sa page Facebook. N’aie aucun doute, cher JM des tatamis : en ce qui me concerne, tu as mis dans le mille ! Poète… vos papiers ! Poète… documenti ! (air connu)

15/07

Mon gars, un poète aujourd’hui, c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac ; ce serait plutôt un gusse (ou une fille, d’ailleurs) un peu au bout du rouleau de cette putain de vie, écrasé par son impuissance et celle de tout le monde face à l’ampleur du merdier … Presque KO, tu vois, petit … Et pourtant, ce gusse, cette nana, ce poète, alors même qu’il mesure l’horreur de la situation, qu’il a définitivement compris qu’il n’y a rien à faire, que le cauchemar va se poursuivre jusqu’à ce que tout bascule dans le néant, ce poète, vois tu, il est encore bouleversé par la beauté, par la beauté malgré tout, par la merveille malgré tout, par la pureté intacte sous l’infâme cloaque malgré tout. Alors il ne peut pas faire autrement que de dire cette beauté, cette pureté, cette merveille, avec ses mots et pas ceux des profs, des journalistes , des psys … ces mots peuvent être savants, ils peuvent être simples, ils peuvent être raffinés, ils peuvent être grossiers, mais ce sont les siens, de mots, ceux qui lui viennent et qu’il ne peut pas ne pas employer. Avec eux, il célèbre la beauté malgré tout, la merveille malgré tout, la pureté malgré tout. Il se moque tendrement de lui même, il se fout de la gueule de ce monde qu’il aime pourtant et il le célèbre avec innocence. Voilà petit, un poète aujourd’hui, c’est un être humain qui a envers et contre tout préservé son innocence et a la capacité de la partager. Et ça, petit, crois moi, ça n’est pas rien. Et il y a autre chose : quand il partage son innocence, il la réveille, il stimule chez ceux qui le lisent ou l’écoutent leur innocence enfouie, bafouée, piétinée par le merdier. Et ça, c’est carrément grand !

Conversation enregistrée dans les années 80 à New York, Lower East Side, avec un vieux poète beat peu connu, ami d’Allen Ginsberg et dont j’ai oublié le nom. Je viens d’exhumer la cassette …

26/07

(Après le succès du dernier « post », suite de cette conversation exhumée avec le vieux poète Beat)

Bon, je parle d’innocence… Pas évident, l’innocence ! Qui est innocent ? « N’oubliez jamais : tous les hommes sont coupables, tous ! » Ah, mon gars j’ adore cette réplique du procureur dans un film de Melville… Le Cercle Rouge … Je l’ai vu dans une salle du Village, avec sous titres … (en français avec l’accent américain) « N’oubliéééé jaméé … Tous coupables, tous ! » Ah ah ah …

Alors, Ok, ce n’est pas le monde qui est innocent. Il ne l’est pas, foutrement pas. Le monde est corrompu, jusqu’à la moelle, il l’a toujours été, il le sera toujours. Comme disait ce bon vieux Joyce, « l’histoire est un cauchemar dont il s’agit de se réveiller », si possible au plus vite. Il n’y aura pas de grand soir ou de lendemains qui chantent. Putain, même les quelques oiseaux qui subsistent dans cette ville commencent à chanter faux, alors les lendemains… Et d’ailleurs, quel lendemain, demain est juste un autre jour. Same old, same old, c’est le même vieux monde rempli des mêmes vieux humains, toi et moi, you and me baby.

Non, le monde n’est pas innocent.

C’est son origine qui l’est. L’origine du monde. Ce qui fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien, tu vois ? Cette origine, c’est ce que tu sens quand tu as le bon sens de te lever matin, avant que tout le monde commence à s’agiter et à alimenter la clownerie universelle.

Tu te souviens de cette chanson d’Hendrix, The Wind cries Mary, Hendrix, l’innocence électrique … « Après que tous les petits diables soient rentrés dans leurs boîtes et que tous les bouffons soient allés au pieu, tu peux entendre le bonheur qui avance d’un pas chancelant le long de la rue » … Voilà un poète, cet Hendrix et pas qu’avec sa guitare. Je le croisais au Village, c’était un gamin timide et déjà fatigué… Ce bonheur, cette joie boitillante qui arpente la rue vide, elle est là la nuit et aussi tôt le matin.

Tu sais, c’est quand tout est frais, comme lavé. Net, propre.

Alors tout te paraît possible et de fait tout l’est. Parce que le cycle de compromissions, arrangements, bavardages, atermoiements, poses et postures n’a pas encore commencé même si c’est imminent, ça on peut y compter. Mais n’empêche, alors l’innocence est là. A l’origine. Et cette origine, tu l’es. Cette origine, c’est toi, mon gars, toi et nul autre que toi. Ecoute moi bien, Ouais. C’est comme je te le dis. Le commencement c’est toi, et donc la fin aussi.

Et la poésie, petit, eh bien elle est là , la poésie, cette putain de poésie dont on nous a bassiné, qu’on a voulu nous servir froide à l’école, qu’on prétend claquemurer dans des anthologies, des manuels scolaires, des saloperies de clubs animés par des guignols mondains, des revues où des mecs qui se la jouent écrivent trois mots par page et rient de se voir si cools, si « poètes en ce miroir  » comme tu dirais, ouais je parle un peu français, ouais … Elle est là la poésie, juste là dans cet instant frais, à ce point de bascule. « Au point repos du monde qui tourne », selon Eliot, TS E, qui s’y connaissait lui aussi derrière ses manières de gentleman anglais (il fallait bien qu’il surjoue le côté british puisqu’il était américain, hein …)

Un poète, c’est un péquin comme un autre qui se tient aux aguets de cette origine puis s’échine à rapporter ce qu’il a entrevu.

Tu fais ça et te voilà en compagnie de Whitman, de Thoreau, de Rimbaud et aussi des mecs qui dessinaient sur les parois de leur grotte. Comme occupation, il y a pire. Entre deux , il s’agit d’essayer de survivre jusqu’au lendemain comme disait Papa Hemingway. Lui, il allait à la pêche au gros à Cuba… Remarque, ça ne l’a pas empêché de trop picoler et de se faire sauter la cervelle comme son père avant lui. Chacun fait comme il peut. Moi, je traînasse dans les cafés, je frappe à la porte de Peter * je lui demande de me montrer ses dessins d’enfant … Ca remet les choses en perspective. Quand je vois un mec comme Peter qui a tout vu, tout connu, parcouru le monde avec Allen, rencontré la terre entière, John Fucking Lennon et tout ça, putain on le voit sur la vidéo de Give Peace a chance, eh ben ouais, quand je vois ce type, Peter, revenu au stade d’idiot qui bave (« drooling idiot »), je me dis qu’on est bien peu de choses.

*(Peter Orlovsky, le compagnon de vie de Ginsberg, très diminué mentalement et qui vivait entretenu par Allen sur le palier d’à côté)

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Femmes d’islam…

Ce post pour rester dans le prolongement du précédent qui évoquait cette femme exceptionnelle qu’est Nawal el Saadawi. Son combat courageux pour la reconnaissance des droits des femmes de l’autre côté de la Méditerranée. J’ai eu entre-temps quelques discussions ici et là. Relativisation des relations bourreaux-victimes. Dialectique du maître et de l’esclave. J’ai remarqué depuis très longtemps comment l’excès d’intellectualisation constitue chez certains une stratégie pour reconstituer du sens sur du chaos, pour effacer la terrible angoisse née de l’audition, de la lecture, voire de la vision d’une violence sur laquelle ils n’ont pas prise. Sur laquelle personne n’a prise. Contrer probablement l’impuissance, si ce n’est la culpabilité. Il faut tout de même faire attention dans cette relativisation de la violence. Surtout quand cette dernière s’inscrit dans le quotidien le plus banalisé. Heureusement, il est malgré tout possible d’introduire de la réflexion utile, et non pas seulement purement spéculative, dans l’objectif de libérer d’un même mouvement esclaves et maîtres.

J’étais invité mardi 7 avril dernier au Centre Universitaire Méditerranée (CUM) de Nice à un événement intitulé « Femmes, Culture de paix ». Il s’agissait de la restitution du Congrès international féminin pour une culture de paix, organisé les 28, 29 et 30 novembre 2014 à Oran par le Cheikh Chelikh Khaled Bentounès, guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya. Je n’ai malheureusement pu y assister, fort occupé ce jour-là sur différents dossiers. Une grande déception pour moi alors qu’était notamment programmé la projection en avant-première du film « Islam, Voix de Femmes » produit par AISA International (Association Internationale Soufie Alawiyya) et réalisé par Boualem Guéritli et Didier Bourg. AISA est une association très investie sur la condition de la femme ainsi que sur le projet du « Vivre ensemble » tel qu’on a pu le voir notamment sur Cannes avec « les attentats de janvier ». Nous reparlerons ici de leur engagement sur la Côte d’Azur, c’est certain. Mais, il est possible d’ores et déjà de signer leur pétition dans le cadre de leur campagne de mobilisation mondiale pour que l’ONU décrète la Journée Mondiale du Vivre Ensemble.

Bref, je n’ai pu faire le déplacement et me suis donc contenté de la Bande-Annonce en attendant sa sortie. Le projet ambitieux de ce film est notamment de « mettre en évidence les convergences qui permettent de réunir féministes et théologiens, partisans de la raison et adeptes de la féminité ». Une psychanalyste y donne le ton de ce qui me semble être une réflexion utile sur le sujet telle que je l’envisage ci-avant : ouvrant des nuances sans jamais s’éloigner de la réalité des souffrances. Des femmes à la fois bel et bien opprimées par un système patriarcal séculaire mais souvent elle-mêmes « gardiennes de la tradition. »

Puisque nous ne pouvons pas encore visualiser ce film fort prometteur, et puisque ce blog est dédié à la valeur liberté, nous bouclerons juste ce post avec un très court extrait d’un livre de Nawal el Saadawi : Ferdaous, une voix en enfer. Publié en 1975 sous le titre original Femme au degré zéro, il s’appuie notamment sur des témoignages liés à la santé mentale des femmes. Dans la prison pour femmes de Qanatir, Nawal el Saadawi  a recueilli celui d’une détenue qui allait devenir son personnage principal, Fridaws. Abusée dans son enfance, une femme dont la quête de liberté se prolongea dans le désir de revanche, lequel aboutira dans le meurtre de son souteneur. Il y a dans la libération de cette femme par l’acceptation de sa condamnation à mort une dimension spirituelle que bien peu de théologiens à mon avis peuvent envisager d’approcher. La veille de son exécution, elle confie ceci lors de son ultime interview : « Je ne veux rien. Je n’espère rien. Je ne crains rien. C’est pour ça que je suis libre. Parce que tout au long de notre vie, ce sont nos désirs, nos espoirs, nos craintes qui nous asservissent. » En Inde, il y a plus de 25 siècles, un homme assis sous un figuier avait formulé pareille clé de libération au terme de « souffrances » qu’il s’était volontairement appliquées. Karma masculin versus destin de femme…

Voir la bande-annonce du film Islam, voix de femmes (1:50)

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