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COUV EXE RIMBAUD

Quand Claude Jeancolas piste Rimbaud l’Africain

Le 10 novembre à 10 heures du matin. C’était en 1891. Arthur Rimbaud, le génial sale gosse de la poésie française, rendait l’âme à 37 ans. 10 mois. C’est le temps qu’il m’aura fallu pour déguster mon cadeau de Noël de l’année dernière : le livre « Rimbaud l’africain » de Claude Jeancolas (Editions Textuel). Entretemps, le magazine Ressources est entré dans ma vie. Je ne sais pas s’il faut jouer le 10 aujourd’hui à la Loterie Nationale, mais je sais que le destin de cet homme me fascine depuis ma prime jeunesse. Pour des raisons certainement très personnelles, et qui donc n’ont aucun intérêt sur le présent blog. J’ai voulu savoir, au-delà d’une vision fantasmée, romantique, quelle avait été réellement la vie de cet homme après son renoncement à la poésie. Claude Jeancolas, en spécialiste passionné de Rimbaud, y répond à merveille.

Arthur Rimbaud n’a pas été un petit boutiquier, menant de petits business minables au Yémen et en Abyssinie. Non, par la force de son caractère, sa droiture, son désir d’intégration, sa simplicité, il est devenu entre 1880 et 1891, un véritable notable, accueilli et respecté par les grandes maisons de commerce d’alors autant que par le pouvoir en place, notamment Ménélik II, roi d’Ethiopie. Le temps me manque pour une fiche de lecture synthétique de ce pavé de 642 pages. Ressources encore et encore… Mais oui, j’ai eu mes réponses, à travers les commentaires de tous ceux qui l’ont croisé dans cette seconde vie africaine. Rimbaud était un être à la fois taciturne et irrésistiblement drôle, à l’humour piquant. Son renoncement à l’écriture ne fut pas sans tourments intérieurs, sans souffrance. Mais alors que ses textes commençaient enfin à trouver reconnaissance en France, il se sentait définitivement lié à la terre abyssine. A Harar en particulier. Je suis heureux d’avoir vraiment rencontré cet être complexe et voudrais juste vous faire partager ici un passage de ce livre qui exprime aussi sa soif de liberté, jusque dans son rapport à la spiritualité. Dimension qui est la raison d’être de ce blog, au risque de me répéter.

« Que son frère ait eu la visite d’un aumônier de l’hôpital ce dimanche 25 octobre est indubitable, plutôt à la demande d’Isabelle (la sœur d’Arthur Rimbaud, NDLR). Qu’il y ait eu entre Arthur et lui une conversation lucide est possible, Isabelle dit que ce matin-là, il était « calme et en pleine connaissance ». Elle poursuit : « Quand le prêtre est sorti, il m’a dit, en me regardant d’un air troublé, d’un air étrange : « Votre frère à la foi, mon enfant, que nous disiez-vous donc ? Il a la foi, et je n’ai jamais vu de foi de cette qualité ! » (…) Certains de ceux qui l’approchent ces mois témoignent de son anticléricalisme toujours vif. Eugène Mény : « Il était libre-penseur au fond et se moquait des bigoteries de sa mère et de sa sœur. » Maurice Riès rapporte « que sur son lit à l’hôpital le poète des Illuminations blasphémait et jurait comme un païen ». (…) Ce comportement ne veut pas dire qu’il ne croit pas en Dieu. Mais il exige de Dieu la liberté qui est la plus grande dignité de l’homme. Toute sa vie, et toute sa poésie, aura été une quête spirituelle. Quand il écrit : « Je suis esclave de mon baptême » et poursuit : « Parents vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocents ! – L’enfer ne peut attaquer les païens. » Le baptême lui a inoculé la conscience du bien et du mal et la nécessité du salut. Heureux les païens, car n’ayant pas été ainsi informés, ils ne pourront être condamnés. Oh ! Le sort enviable de celui qui ignore, il sera forcément sauvé et ne connaîtra pas l’enfer. Sans interdits et sans devoirs imposés, il peut connaître « le salut dans la liberté », le seul vrai bonheur. Et le narrateur de la Saison rêve de rejoindre la patrie des enfants de Cham. Le narrateur, on le sait, est Rimbaud lui-même, sa fascination de l’Afrique est bien antérieure au séjour africain, elle naquit en partie de ce rêve d’enfant. C’est ce qu’il a dû raconter à l’aumônier : sa quête, sa générosité, sa compassion… et son rejet de toute chaîne. Dieu ne peut avoir voulu enchaîner ceux qu’il a créés, s’il les aime. L’interlocuteur avait eu l’intelligence de voir dans cette honnêteté les bases de la foi. La foi n’est pas engourdissement dans les rites, les recettes et les habitudes… Elle est questionnement continuel et confiance en Dieu. Il fut ébranlé car c’était en même temps en effet une grande remise en cause de l’Église dont il était le clerc. »

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Le poète en sa nature.

« Lorsque nous parlons de la nature de cette façon, nous avons à l’esprit un sens distinct mais pleinement poétique. Nous voulons parler de l’intégrité de l’impression donnée par les multiples objets naturels. C’est cela qui distingue le morceau de bois de charpente du bûcheron de l’arbre du poète. Le paysage charmant que j’ai vu ce matin est sans nul doute composé de vingt ou trente fermes. Miller possède ce champ, Locke celui-là et Manning le bois qui s’étend au-delà. Mais aucun d’entre eux ne possède le paysage. Aucun homme n’est propriétaire de l’horizon, mais celui dont le regard peut embrasser toutes les composantes, celui-là est poète. C’est là le meilleur élément des fermes de ces propriétaires, mais leurs actes de vente ne donnent aucun droit à ce titre de propriété-là.

A dire vrai, peu d’adultes savent voir la nature. La plupart des gens ne voient pas le soleil. Du moins en ont-ils une vue très superficielle. Le soleil ne fait qu’illuminer le regard de l’homme, mais il rayonne dans le regard et le cœur de l’enfant. Celui qui aime la nature est celui dont les sensations, intérieures et extérieures, sont encore ajustées exactement les unes aux autres ; celui qui à l’heure de la maturité a gardé son âme d’enfant. Ses relations avec le ciel et la terre deviennent partie de sa nourriture quotidienne. (…)

La Nature est un décor qui convient aussi bien à un épisode comique qu’à une scène de deuil. Pour quelqu’un en bonne santé, l’air est un cordial d’une incroyable vertu. Traversant, au crépuscule, un pré communal désert, pataugeant dans les flaques de neige fondue, sous un ciel chargé de nuages, et n’ayant présent à l’esprit aucun événement qui aurait pu me réjouir, j’ai éprouvé un sentiment d’exaltation totale. J’ai fait l’expérience d’une joie au bord de la peur. Dans les bois, également, un homme se dépouille des années comme le serpent de sa mue et, quelle que soit la période de sa vie, il demeure toujours enfant. Dans les bois réside la perpétuelle jeunesse. Parmi ces plantations de Dieu règnent dignité et sainteté ; un banquet perpétuel est dressé, et l’invité ne voit pas comment, même en mille ans, il pourrait s’en lasser. Dans les bois, nous retournons à la raison et à la foi. (…)

Le plus fort sentiment de délice que les champs et les bois procurent est de suggérer une relation occulte entre l’homme et le règne végétal. Je ne suis pas seul et non reconnu. Ils me font signe et moi de même. Le frémissement des branches sous l’orage est à la fois ancien et nouveau pour moi. Il me prend par surprise, et pourtant il n’est pas inconnu. Leur effet est semblable à celui d’une pensée plus élevée ou d’une émotion plus riche qui m’envahit alors que j’estimais penser juste ou agir bien. »

EMERSON (La Nature, 1836)

 

 

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