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Horizontale condition…

Il est parti vendredi dernier à 52 ans. Patrick Edlinger est mort à son domicile sans qu’il soit fait mention des causes du décès. On sait qu’il menait un difficile combat contre l’alcool. Qu’importe les raisons, un homme libre s’en est donc allé. Dans un précédent post, Plus libre sera la chute, je m’attardais sur deux hommes adeptes du « grand plongeon ». L’apnéiste-poète Guillaume Néry retenait particulièrement mon attention dans son aptitude à prendre des libertés avec la respiration ainsi qu’avec les phénomènes de surpression.

Avec Edlinger, nous restons dans la verticalité. On s’échappe juste dans l’autre sens. Grimpeur hors-norme, il prenait, lui, des libertés avec les plus élémentaires lois de la pesanteur. Jeune étudiant, je me suis décillé les yeux, dans le célèbre documentaire « Opéra Vertical », à regarder cet homme se défaire de voies extrêmement longues sans aucune sécurité. Sa « vie au bout des doigts » (autre documentaire de légende), à plus de 1000 m au-dessus de la rivière, testant l’éventuelle chute dans la prémonitoire voie de « l’Ange en décomposition ». Sa véritable chute en 1995 en avait peut-être fait un albatros sur le pont d’un navire… Oui, je me suis longtemps écarquillé les yeux sur cet exploit surnaturel. Ce n’était pas possible : tôt ou tard, on finirait bien par remarquer les fils de la toile invisible de cet incroyable homme-araignée. Mais non, cet homme était pure technique, pur mental, pure ascèse. Ce film a longtemps enflammé mon imagination. Mû par le projet de médiatiser son art, Patrick Edlinger a toutefois rapidement tourné le dos à la compétition quand elle lui a semblé fort peu compatible avec sa philosophie de la grimpe. Autant dire de sa philosophie de la vie tant les deux se confondaient au quotidien. Loin de la frime des murs de varappe, qui n’existaient pas quand il ouvrit ses premières voies dans les années 70, un sportif de haut niveau doublé d’un écologiste dans l’âme. « Je suis un homme libre, je suis fier de mon parcours ». Un homme libre dont les ascensions nous indiquait la direction à suivre : s’élever. 

S’élever, toute la question est là. Sa disparition prématurée me ramène en effet brutalement dans une actualité beaucoup plus… horizontale. Non, ça ne vole vraiment pas haut en ce moment. C’est ras des pâquerettes sur tous les sujets. Copé vs Fillon, Sarkozy vs justice, Femen vs Civitas, Christian Barbier vs NouvelObs, Isarël vs Hamas, TVA vs Pouvoir d’achat…  Je remercie au passage, les hommes politiques et journalistes de mon pays pour tous ces passionnants affrontements qui font décoller les débats. Elever le niveau n’est a priori pas programmé en ce moment pour le genre sapiens, qu’il soit au pouvoir ou dans la rue. Depuis la rentrée, j’essaye en vain de trouver matière à prise de hauteur. Non vraiment, rien de transcendant. Pas même du côté de l’Eglise pourtant professionnelle des affaires du ciel. Du prosaïque dense et brutal sur tous les fronts. Repose en paix, Patrick Edlinger, tu ne perds pas grand chose en ce moment dans cette si humaine « comédie horizontale »…

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Plus libre sera la chute

Eh bien voilà, c’est fait, l’autrichien Felix Baumgartner, non content de battre le précédent record d’altitude de chute libre avec 39 000 m, en a profité pour pulvériser le mur du son avec une vitesse de pointe à 1 342 km/h. Voilà un héros dont l’étoffe ne laisse pas insensible le grand fan de l’aventure spatiale que je suis.

Au-delà de ce bref (10 mn) revival des prouesses des premiers spationautes des années 60, il y a dans cette histoire de chute libre quelque chose qui touche à l’inconscient collectif. La chute est le thème religieux le plus universel. Chassés d’un jardin extraordinaire, nous serions donc tombés… bien bas. Manger à la sueur de son front, tuer son propre frère, enfanter dans la douleur… Pour certaines traditions ésotériques, la chute est le mode opératoire même de l’incarnation. Ainsi, les rêves de chute précéderaient-ils la réintégration d’un corps dit « astral » dans le corps physique. La chute ou le télescopage éther-matière ? Je laisse ces théories au registre du jardin personnel de chacun.

Reste à savoir par contre ce qui nous pousse à jouer avec cette dimension qu’est le vide. Un vide créateur d’un vertige dont le pouvoir d’attraction n’est pas seulement proportionnel à la masse de notre petite planète. S’affranchir de cette densité qui est notre ordinaire pour tutoyer un bref instant l’apesanteur. Bien sûr, le jeu de « celui qui saute le plus haut » est une pratique assez masculine. A Nice, au Port, le spot de saut de La Réserve ne voit que très rarement s’élancer des jeunes filles… D’un autre côté les statistiques en matière de suicides nous apprennent que si l’homme se passe plus facilement la corde au cou, la femme, elle, se défenestre. Pas si simple donc. Et oui, peut-être, il y a-t-il un peu de thanatos dans tout cela…

A travers ce tout récent exploit, je voulais surtout comparer la dimension aérienne de cette chute avec la performance aquatique du niçois Guillaume Nery dans un film tourné en 2010 au Trou Bleu de Dean, le plus profond du monde (202 m) : Free Fall. Inutile de revenir sur le palmarès de cet apnéiste hors-norme, notamment coaché par un certain feu Loïc Leferme, et spécialiste du poids constant (recordman du monde à -117 m). Non, ce qui m’intéresse dans cette comparaison, c’est que la chute libre que lui nous propose dans ce film revêt une dimension de liberté beaucoup plus forte.

Dans l’air, nous sommes l’antithèse même de l’albatros du poète : dans le parachutisme, le visage du chutiste s’enlaidit sous les plis causés par un vent agressif. Bien sûr, il peut s’autoriser quelques figures. Mais elles ne sont spectaculaires que collectives. Une grande étoile de corps tous verrouillés dans leur harnachement qui les engonçent. A aucun moment, on ne ressent de relation harmonieuse avec cet élément air qui nous est finalement si étranger.

C’est exactement tout le contraire de ce qu’on peut voir dans notre relation à l’eau. Et plus particulièrement avec ce film qui ne s’attache pas à la performance d’une apnée de prés de 5mn mais nous touche dans ce très artistique et tout en confiance saut vers les abysses. L’apnéiste a droit à la chorégraphie de sa performance… Dans cette harmonie qui n’est pas sans me rappeler quelque planche du dessinateur Moëbius récemment disparu, une grande sensation de liberté s’exprime et qui m’invite à ouvrir la nouvelle catégorie de ce blog : Free Art. Très loin de la capsule de saut de l’autrichien ostensiblement marquée du logo sponsor, à des années-lumières de ce corps inerte, tournoyant dans le vide sans contrôle, aux antipodes de de ce lourd et rigide scaphandre du chutiste autrichien, la chute libre de Guillaume Néry nous renvoie dans le plus grand dénuement à nos origines océanes. Libéré de la pesanteur autant que de la peur, cet apnéiste nous offre l’expression d’une liberté sous-tendue par une recherche moins tournée vers le show-off des salles de contrôle à l’américaine. Il est vrai que pour ce plongeur exceptionnel, l’aventure intérieure a toujours primé sur l’ambition d’une quelconque citation au Guiness Book. Gageons que l’ego de cet homme-là ne devrait être à la merci d’aucune chute…

Voir le film Free Fall

Crédit photo : Julie Gautier (BLUENERY Productions)

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