Archives des articles tagués naturel

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Maître ou pas maître, telle est la question…

La nouvelle est officiellement tombée la semaine dernière : le Doshu Moriteru Ueshiba, vient de décerner à Daniel JEAN-PIERRE le titre de Shihan du Hombu Dojo. Avant de perdre définitivement mon petit cercle de lecteurs dès la première phrase, une rapide explication de texte s’impose.

Shihan représente le plus haut niveau de distinction pour un professeur d’Aïkido au Hombu Dojo de Tokyo ; et Doshu est le titre attribué au petit-fils du fondateur de cet art martial créé par Morihei Ueshiba au début du siècle dernier. Voilà pour le contexte. Quant à l’événement, il est loin d’être anodin : seuls trois enseignants en France ont reçu cette distinction suprême, Christian Tissier étant le plus médiatique. C’est donc un événement majeur pour le modeste pratiquant que je suis, car Daniel Jean-Pierre est aussi… mon professeur. A vrai dire, un enseignant qui hérite de ce titre s’apparente dès lors davantage à un maître d’arts martiaux qu’à un professeur lambda. En ce qui concerne Daniel JEAN-PIERRE, cette carrure de maître n’a pas attendu l’officialisation d’un tel titre. Il y a derrière cet homme-là 50 ans de pratique, dont 30 ans d’enseignement. Et surtout un style de transmission qui séduit et convainc aux 4 coins de la planète : de la Colombie au Maroc, du Brésil à Madagascar. Je savais donc depuis longtemps que disposer d’un tel enseignement à 10 mn à pied de chez moi était un privilège. Oui, mais voilà, que met-on derrière le mot maître quand on décide de parler de maître d’art martial ? Petite contradiction peut-être pour un blog qui a fait de la liberté son fil rouge, non ? Que nenni.

Je vais tâcher de faire court, car le sujet a été abondamment exploré, et cela depuis très longtemps. L’étymologie latine (magnus) fait de l’expression « Grand Maître » soit un pléonasme soit l’antichambre des dieux. Et la première définition du Larousse abonde en ce principe de domination : « personne qui exerce un pouvoir, une autorité sur d’autres, un animal domestique, qui a la possibilité de leur imposer sa volonté, qui dirige ». Vu comme cela, la position du maître ne peut pas ne pas être suspecte. Il fut un temps, pas si lointain, où les maîtres avaient des esclaves ou, plus récemment encore, appliquaient en toute légalité les châtiments corporels aux élèves perdus dans la table de 7. A toutes les époques, des « maîtres à penser » ont habilement manipulé des disciples hypnotisés par les subtils discours de « celui qui dissipe les ténèbres » (traduction littérale de guru). Oui, mais c’est oublier la dimension de maîtrise qui y est attaché.

Car, loin de l’image de la maîtresse femme du SM, experte dans le maniement du fouet, il y a surtout celle de l’expert(e) en son art. Qu’il s’agisse du troisième degré maçonnique (après celui de Compagnon) ou du statut d’international dans les échecs, il suppose surtout une connaissance approfondie, supérieure et sûre d’une technique, d’une discipline, d’un art. Toute la question est de savoir à quel stade de maîtrise l’artisan luthier, le professeur de fleuret, où celle qui officie dans la cérémonie du thé bascule dans le statut de maître. Pour avoir souvent évoqué le sujet autour de moi, il ressort des diverses expériences de chacun, un critère fiable de référence : le naturel. Quelle que soit la discipline ou technique pratiquée, le maître est arrivé à une gestuelle d’une déconcertante simplicité, à une expression d’un naturel et d’une spontanéité désarmants. Raison pour laquelle un maître, qu’il s’exprime avec des pinceaux sur un chevalet ou en kimono sur un tatami, est toujours un artiste.

Quoi, tout ce laborieux travail de répétition quotidien pour arriver à une telle économie de mouvements, à une telle épure des gestes, à un mouvement à la portée d’un enfant ! Toutes ces complications, ces détours, cette rééducation pour parvenir à ce non-évènement : faire sans faire. Eh oui ! C’est ça pour moi un maître : un homme qu’il convient de venir regarder jour après jour, sans quoi vingt fois sur le métier remettre son ouvrage est un projet sans cap. C’est d’ailleurs la traduction littérale de Shihan en japonais : modèle.

Il faudrait développer bien sûr, et dire notamment qu’un vrai maître n’est précisément pas un tyran, ni même un directeur de conscience. Comme pour les coachs (les vrais !) son rôle est avant tout un rôle d’accompagnement : il s’agit d’étayer et non pas de monter les murs à la place de l’élève. Souvent, il n’a pas besoin de trop en dire, trop en faire… Il sait trouver naturellement l’équilibre entre bienveillance et rigueur. Un maître est un pédagogue.

Voilà. C’est dans cet esprit que je parle de mon professeur d’Aikido comme d’un maître. Et uniquement dans celui-là. Enfin, c’est en adepte non contraint du respect dû au talent, aux anciens, aux saints hommes et aux saintes femmes, que je considère le fait de s’incliner pour saluer comme un signe d’humanité et non de soumission. Et ce d’autant plus que le professeur/maître en face fait de même. Cette culture du salut est aussi respectable que la bonne vieille poignée de main française.

Et pour bien vous assurer que ce post n’est orienté ni par la servilité ni par l’aveuglement, je finirais par ce très bon mot de Jean-Baptiste Massillon : « Quiconque flatte ses maîtres, les trahit ».

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Quand l’espace public libère ses jardins…

A Nice, je marche plus que je ne roule. Je préfère mettre 10 mn de plus sur mon trajet que de sauter dans un tram, un bus, ou même sur un vélo. Marcher est une démarche. C’est le rythme de l’observation par excellence. En déboulant sur l’Esplanade de la Bourgada, derrière le TNN (Théâtre National de Nice), mon oeil est immédiatement attiré par ce qui se passe au pied des arbustes alignés devant l’Eglise du Voeu (photo). Un fouillis de plantes et d’herbes débordant sur l’espace de circulation piétonnier sans gêne aucune. Inutile bien sûr d’incriminer les services de la ville : ce style relâché est une tendance de fond que chacun a pu commencer à observer dans toutes les villes de France, dans les jardins, parcs, terre-plein, rond-point,… Oui, la mode dans le paysagisme est à l’herbe folle, la graminée indisciplinée. Et c’est très bien comme ça. On sort enfin des massifs parfaitement ordonnés, gazon à la taille réglementaire, rangées de freesia bien dégagés derrière les oreilles. Aujourd’hui, l’enjeu est de régénérer la ville avec le jardin public. Mutation salutaire de l’espace public à mon sens.

Parmi les différents promoteurs de ce retour au style prairie naturelle en milieu urbain, le béotien que je suis en matière de paysagisme citera quand même deux noms. Le premier que je connais surtout à travers ses talents de romancier (La dernière Pierre, Le salon des Berces) : Gilles Clément. Un visionnaire aux multiples talents, incontournable sur ce sujet avec ses concepts de « Tiers Paysage », « Jardin planétaire », « Jardin en mouvement », « Jardin de résistance ». Pour l’ingénieur-poète, il s’agit en substance de donner plus de champs libre à la nature. Autre personnalité qui contribue fortement à la réhabilitation de la mauvaise herbe : François Couplan. J’ai eu l’occasion (la chance !) de côtoyer et interviewer cet expert mondial des plantes sauvages pendant deux jours, en son Collège Pratique d’Ethnobotanique niché dans le Haut-Ourgeas (Alpes de Haute-Provence). Sa passion pour les plantes que nous méprisons habituellement, son engagement à les faire découvrir dans leur environnement le plus naturel : une vision à la fois engagée et très épicurienne pour cet homme qui tutoie Marc Veyrat. N’hésitez pas à tenter un stage de gastronomie sauvage avec lui, son école est à 20 mn à pied de Barrême, bourgade située sur le trajet de notre Train des Pignes. Toujours la même démarche de lenteur attachée au chemin autant qu’à la destination…

Bien sûr, il y aura toujours des esprits cyniques pour dire que tout ça c’est du gadget bobo, et que « ça leur passera avant que ça leur reprenne ». Personnellement, cette tendance au foisonnement et au désordre artistique me va très bien et constitue un authentique signal positif vers un mieux-disant naturel. Oui, j’aime quand ça dépasse, quand ça sort du cadre. Le tout est de trouver un savant équilibre (esthétique surtout) entre le négligé et le dompté. D’ailleurs, peut-être tout cela est-il en lien avec le retour du poil. Il n’a échappé à personne a priori que les barbes aussi refleurissent, voire les moustaches. Plus ou moins taillée selon les générations et les styles. Dans les années 70, on aimait toute forme de croissance, y compris capillaire. Est-ce qu’en 2012, on peut s’attendre à un revival du style touffu, broussailleux, imprévisible, spontané ? Les crânes bien rasés, c’est propre, c’est sûr. Les petits jardins bien carrés, c’est soigné, c’est clair. Mais bon, je ne suis pas fâché de voir le retour de la mèche rebelle et de la touffe exubérante : ma vision de la liberté s’y sent tout de suite plus à son aise.

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