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Pour un futur sans adjectif. Pas sans liberté.

 » (…) Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Les gouvernements tendent à l’efficacité. Que des populations inquiètes du terrorisme ou d’une insécurité diffuse, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’État de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’affliger.
Je tiens pour vain l’exercice de l’indignation. L’indignation suppose je ne sais quel optimisme que je ne partage plus, l’idée qu’une protestation bien argumentée pourrait faire dévier le cours des choses. Nous n’en sommes plus là. Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté.
Si l’on ne fait son ordinaire de la lecture du Journal Officiel, on n’a pas nécessairement l’occasion de mesurer l’effritement de l’édifice légal des libertés. Mais il suffit de sortir de chez soi. Il y a quelques semaines, deux cents personnes à peu près manifestaient, immobiles, place de la République à Paris, pour dire leur réprobation de l’action de la police dans la répression d’une soirée à Nantes, à l’issue de laquelle un jeune homme s’était noyé dans la Loire. Les forces de l’ordre représentaient trois fois leur nombre. Elles étaient surtout armées en guerre, le fusil d’assaut barrant la poitrine. Ce fusil était le HK G36 allemand, qui équipe la Bundeswehr depuis 1997 et qui, largement exporté, a servi aux forces déployées au Kosovo, en Afghanistan et en Irak. Il tire des munition de 5,56 millimètres selon trois modes de tir, rafale, rafale de deux coups ou coup par coup, avec une portée pratique de cinq cents mètres, une cadence de sept cent cinquante coups par minute, une vitesse initiale de neuf cent vingt mètres par seconde. Il s’agissait à l’évidence moins d’encadrer que d’intimider, d’exercer une pression de type militaire, comme on le ferait non sur des citoyens de son pays, d’un pays soumis au droit, mais sur les ennemis occupés d’un corps étranger dont on craindrait la révolte, l’embrasement soudain.
L’exercice de la liberté suppose aussi, s’il ne suppose pas seulement, cette apparence de civilité qui manifeste la certitude du bon droit, la légitimité démocratique des forces chargées de la répression. Je me suis souvenu du soulagement que l’on éprouvait, avant que ne tombe le rideau de fer, en passant de la Yougoslavie à l’Italie, de la Hongrie à l’Autriche, et même de la Bulgarie à la Turquie. A peine armés, les agents postés aux frontières étaient polis, et s’ils vous demandaient vos papiers ne semblaient pas vous menacer dans le même temps de la rétention administrative. Nous revenions dans les pays de la liberté.
C’est à ces choses que l’on voit à quel État on a affaire, s’il est civilisé, s’il est sûr de lui.

(…)

Tels sont les glissements progressifs de l’extase sécuritaire. Il suffit d’un article de loi apparemment inoffensif, d’un fusil d’assaut complaisamment exhibé dans les rues. C’est notre âme qui se voile. Nous pourrions nous en souvenir, nous qui élevons nos enfants dans le souvenir maudit des lois religieuses de la Restauration, des lois scélérates de la répression des menées anarchistes, des lois raciales du régime de Vichy, comme dans celui des horreurs commises par les marseillais ou les parachutistes de la Bataille d’Alger. Il n’en est rien. Notre devoir de mémoire ne vaut plus une fois la dissertation achevée.
Aussi pouvons-nous rentrer sans remords, une fois le passé devenu inoffensif rangé sur les étagères, dans l’éternel présent de la sécurité. Nous acceptons sans impatience que nos gouvernants ne voient plus dans cette République tant vantée, dans cette Constitution tant chérie, que le moyen commode d’assurer, comme disait Bernanos, le double épanouissement du corps préfectoral et de la gendarmerie. (…)  »

François Sureau, SANS LA LIBERTÉ, Tracts Gallimard N°8 (Septembre 2019)

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Ve République, Noël 2015 : pas de trêve des confiseurs pour les coups fourrés !

Doouuuuce nuit ! Beeeeeeelle nuit !
Réjouissez-vous braves gens, relâchez-vous dans la sérénité de Noël… Vous pouvez faire confiance à ceux qui nous gouvernent, et ce, à tous les étages de la nation. Vous avez bien mérité vos vacances et vos fêtes de fin d’année : c’est la trêve des confiseurs ! Et qu’importe au fond si cette petite pause sucrée est le moment idéal pour faire passer les pires trahisons (Lire : Ces lois votées par le Parlement pendant vos vacances)

Oui, qu’importe si dans la nuit du 16 décembre dernier, le gouvernement a fait discrètement passer en force, en deuxième lecture du PLFR (Projet de loi de Finance Rectificatif) le rejet du Projet de reporting pays par pays, mesure essentielle dans la lutte contre l’évasion fiscale, soutenue par la Plateforme contre les paradis fiscaux et judiciaires. Outil qui permettait au citoyen de base de savoir si les impôts acquittés par les entreprises correspondent à leur activité réelle. Et alors que l’on sait pertinemment que les pays en développement sont les premières victimes de l’évasion fiscale des grandes multinationales. En matière d’inégalité et de pauvreté, la trêve des confiseurs va déjà leur coûter bonbon…

Oui, qu’importe si vendredi 18 décembre dernier, Claire, militante associative, a été condamnée au Tribunal de Grasse, à 1500 € ferme d’amende pour avoir transporté en juillet dernier, deux Érythréens, un garçon de 15 ans et une jeune femme, de la gare de Nice jusqu’à la gare d’Antibes. Un « délit de solidarité » qui avait valu à cette maître de conférence à la retraite d’être menottée, enfermée 24 h à la caserne Auvare, et de voir son appartement perquisitionné. Ce jour-là, elle avait été dénoncée à la police par un agent SNCF. Mais à quoi diable cette efficace collaboration entre chemin de fer et police me fait-elle penser ? Ça me reviendra. Bravo, une fois de plus aux héros de la police française. Il y en a même un qui à la sortie du tribunal a lancé un « eh ouais ! » aux militants du Réseau Éducatif Sans Frontières venus soutenir cette femme coupable de compassion active. Mais ne soyons pas injustes avec nos policiers sous état d’urgence : pendant la trêve des confiseurs, elle n’a reçu aucun marron…

Oui, à Nice, qu’importe si l’arrêté du transfert du MIN (Le Marché d’Intérêt National dans le cadre de l’OIN dite de l’Éco-Vallée) a été signé le 7 décembre par le Préfet, c’est-à-dire le lendemain du 1er tour des Régionales, après que Cambadélis ait annoncé le retrait du PS en Paca, coupant l’herbe sous les pieds de Castaner, qui n’a pu que s’aligner, assurant quasiment la victoire à Estrosi. L’arrêté aurait pu être signé par ce même Préfet dès le 4 novembre. Pour les non-azuréens, il faut savoir que ce projet controversé va d’une part empiéter sur d’anciennes terres agricoles maraîchères, d’autre part constituer pour La Gaude une terrible source de nuisance et de pollution sur le site de La Baronne. Pour rappel, la « souveraineté alimentaire » ne figure pas dans le projet d’OIN de Mr Estrosi, malgré le potentiel de rendement agricole de cette plaine, historiquement « grenier à blé » de la région. La trêve des confiseurs n’est pas celle des bâtisseurs. Du parpaing de sucre, en veux-tu, en voilà…

Oui, et qu’importe encore si, par une information que le magazine Ressources va développer prochainement, nous apprenons par ailleurs que la ligne de financement qui soutient la recherche marine et maritime a été supprimée par le gouvernement le lendemain de la COP 21. On me voit, on me voit pas… C’est la magie de Noël !

Voilà, voilà. Bon après, on est vraiment désolé, mais certaines trahisons du Président « Moi » et autres professionnels de la politique, barons locaux de toutes obédiences, restent encore visibles malgré les guirlandes à CO2, le gavage obligé, les chansons doucereuses. C’est vrai, quoi, en novembre, faute de pouvoir trouver de la place en hébergement d’urgence, une femme SDF sur deux est restée dans la rue avec ses enfants ! (Source : FNARS). Ouf, bonne nouvelle, l’espérance de vie des hommes SDF est de trente ans inférieure à la moyenne générale. Oui, les SDF disparaissent des statistiques plus rapidement que nous autres logés, et ce n’est pas grâce aux politiques, ne soyons pas tout le temps mauvaise langue. La collecte de la grande faucheuse en la matière est de 2000 SDF par an. Pendant la trêve des confiseurs, on est prié de mettre ses œillères.

Douuuuce nuit ! Traaaaître nuit !

 Crédit Photo : Jacques DEMARTON / AFP
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