Archives des articles tagués Fraternité

Nous sommes tous en exil.

EMMANUEL KIRSCH (le chef d’orchestre) :  » Si je puis me permettre, je peux vous demander quelque chose ? »
ZOLTAN (le gardien d’immeuble) : « Je vous en prie. »
– Vous êtes gardien ici depuis longtemps.
– Ça fait trois ans. Avant j’étais ingénieur. À Budapest
– Ah oui ?
– Oui.
– Monsieur Kirsch, permettez-moi de vous offrir un verre de toké*. De Budapest.
– Ah, avec plaisir !
– Asseyez-vous
– Merci.
– Kirsch, c’est un nom allemand…
– On peut dire ça, oui. Ma famille est passée par là.
– Kirschman ?
– Oui.
– Dites-moi, Monsieur Kirschman, il y a-t-il dans ce monde des êtres qui ne soient pas en exil ?
– Je ne sais pas. Regardez, même les roses sont en exil. C’est le bouquet !
– Oui.

(…)

EMMANUEL KIRSCH (sur le répondeur téléphonique de Catherine) : « Catherine, c’est Kirsch. Tu sais, quand je t’ai appelée l’autre matin, je n’avais rien à vendre ni à acheter, non. J’étais allé revoir le film de Keaton qu’on avait vu ensemble le soir de tes vingt ans. Ce soir-là, tu venais d’hériter d’une chambre de bonne et de deux vases chinois. Tu disais que tu voulais tout vendre pour être libre. Tu ne voulais rien posséder. Ça m’a donné envie de renouer la conversation là où on l’avait laissée. Voilà. »

C’EST LE BOUQUET ! (film de Jeanne Labrune, 2002)
(re)(re)voir le film

* eau de fruit traditionnelle roumaine à base de fruit

La gratuité, une utopie payante

A la station de Tram de mon quartier, une affiche publicitaire proclamait ces derniers temps « Liberté, Egalité, Rocher ». Je méditais depuis quelques jours un post bien senti sur le thème de la révolution de palais quand je suis tombé sur le savoureux post du fort délectable blog d’une consœur conceptrice-rédactrice : voustombezpile

Sauvé par « Le Monde Diplo » du mois d’octobre, je décidai de rebondir sur une autre campagne, moins récente, qui travaillait elle plus sérieusement sur une utopie qui fait son chemin : la gratuité. Le 15 mai 2009, la communauté d’agglomération Pays d’Aubagne et de l’Etoile inaugurait la gratuité des bus autour d’un claim audacieux : « Liberté, Egalité, Gratuité ». Contrairement à la surpromesse de la friandise qui voulait être aussi républicaine que le sans-culotte, cette campagne est la traduction créative la plus naturelle d’une stratégique « promesse d’un nouveau contrat social ». Il s’agit bel et bien de revendiquer que « la gratuité est une affirmation de la souveraineté populaire sur l’usage des moyens publics. »

Les anglais, dans cette efficacité linguistique qui leur appartient ont le même mot pour liberté et gratuité. Un mot dont l’opérateur-agitateur Free a fait une marque autour d’une philosophie d’hyper-accessibilité en rupture avec celle de ses grands concurrents.

Pour ou contre la gratuité, telle est la question. Elle fait débat y compris dans les obédiences politiques les plus progressistes. Derrière cette résistance tenace au principe de désintéressement dans les rapports humains, un archétype qui nous vient de très loin : tout se paie. On n’a rien sans rien ma bonne Dame ! Les échanges entre les hommes ont été immédiatement marqués de l’arithmétique implacable de la réciprocité. Je me souviens de funérailles à Madagascar où la famille du défunt faisait le décompte scrupuleux de chaque enveloppe de soutien sans gêne aucune. Pas question d’être pris en défaut le jour où il faudra rendre la politesse ! Cette mécanique de précision anthropologique fonctionne aussi les mauvais jours quand la loi du talion encourage la rigoureuse équivalence des dégâts corporels : œil pour œil…

En ce qui concerne la gratuité des transports en commun, elle est techniquement possible pour les agglomérations de taille moyenne. En effet, les ressources commerciales sont marginales dans les bilans de ce type de collectivité. En France, on compte actuellement 23 réseaux sur 290 où la gratuité est totale. A vrai dire, qu’il s’agisse de bus, de musée ou de place publique, la logique comptable est toujours sauve. Comme le dit l’économiste Philippe Moati « l’apparente gratuité masque un déplacement de la monétisation vers des modalités de paiement indirectes ou différées ». Même dans les fameuses « Banque du Temps », système d’échange de services et de moyens, de houleux débats essaient de savoir si le temps représente de l’échange comptable ou bien relève du don de soi…

Peut-être n’est-il justement pas nécessaire de trancher. Car, archétype pour archétype,  la vie communautaire telle que les anciens la pratiquaient était régie aussi par la mise en commun et le principe de partage sans contrepartie. Pour le bien-être de tous sans distinction. Aujourd’hui, de plus en plus d’expériences dans le monde attestent de ce désir profond de réactiver cette ancestrale économie du don.

Donner pour donner, tout donner… Je ne sais pas si c’est la seule façon de vivre chère France Gall, mais je crois par contre que c’est un nécessaire contrepoids aux outrances actuelles du marché. En France, la République avait pourtant immédiatement inscris le désintéressement au frontispice de son grand projet humaniste. Oui, la Fraternité n’a que faire des équivalences ni des compensations, des pendants ni des péréquations : l’équilibre du cœur est invisible pour les yeux…

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