Archives des articles tagués espace public

IMG_0913

La Coulée verte était un Musée vert…

Dommage c’était bien parti… J’avais noté bien avant l’ouverture de la Promenade du Paillon à Nice que la tendance en matière d’aménagement paysager était de laisser la Nature s’exprimer plus librement. Une réflexion qui fit l’objet il y a un an d’un post intitulé Herbes Folles. Et puis voilà, la coulée verte rebaptisée entre-temps Promenade du Paillon a ouvert ses grilles il y a 2 semaines, le samedi 26 octobre. Autour de moi, dans les cafés et sur les réseaux, tout le monde de se réjouir de ce « magnifique », « superbe », « génial » nouveau parc. Sur Facebook, une de mes connaissances notait : « celui qui n’aime pas la Promenade du Paillon, je lui coupe la tête ». Cet homme que j’apprécie pour son engagement auprès des jeunes, et qui n’est ni violent ni intégriste, voulait exprimer avec humour (hum !) une certitude : on ne peut pas ne pas aimer la Promenade du Paillon. Je suis venu plus d’une fois, observant, recherchant, analysant. Traquant mon propre ressenti premier négatif pour tenter d’admettre que bon, il ne fallait pas exagérer, ce parc était bel et bien un « jardin extraordinaire ». Désolé de ne pas m’associer à la liesse générale donc. J’aurais tant aimé le faire ! Désolé, mais je trouve cette Promenade du Paillon fort décevante. Oui, comme les jets d’eau qui sont censés créer l’animation, j’ai envie de dire pschiiit ! Lot a do about nothing chers touristes…

Et pourtant, comme disait notre Coluche national, ils ont fait des études ! Mais bon, sur un chantier si important, si emblématique de toute une ville, un architecte, qu’il conçoive une bâtisse ou un parc, a besoin de laisser sa trace. Table rase du passé donc. Et puis, le cahier des charges de la ville a visiblement demandé à ce qu’on évite le squattage des espaces, la circulation de tout ce qui roule avec des roulettes… A l’arrivée, nous avons un joli musée vert avec tout plein d’essences fort intéressantes, un charmant parc pour déambulation bourgeoise only. Argumentation.

Table rase donc pour nos concepteurs. Exit l’arène conviviale, les pergolas accueillantes, les bassins rassérénants, les espaces de circulation généreux, les dénivelés poétiques. Apparemment, on ne voulait effectivement voir qu’une seule tête. Tout est sur le même plan, tiré au cordeau. Une conception tout en lignes épurées, l’œil ne s’arrêtant sur rien sinon les quelques arbres qui ont été complantés sur la pelouse. Côté Place Masséna, le miroir d’eau et ses jets occupe une place tellement disproportionnée par rapport à l’espace de circulation qu’on y est très vite en file indienne. Très chaleureux vraiment d’aller arpenter cet endroit mouillé conçu pour ne pas s’y éterniser. D’ailleurs, c’est là le fil du rouge du parc : circulez s’il vous plaît ! Les bancs ont été conçus selon un inconfort tel que l’on n’a pas trop envie de s’y attarder et encore moins de s’allonger. Le dispositif anti-SDF devrait bien fonctionner, je crois. De toutes façons, il n’y a pas beaucoup de bancs si l’on considère qu’il est interdit de s’asseoir sur la pelouse. Cette absence de convivialité qui faisait le charme du précédent parc ne dérange personne ? Bizarre. Nous sommes apparemment dans une époque qui a aussi perdu ce sens-là. L’on ne chante plus, l’on ne se rencontre plus : on vend au peuple de l’aménagement bling-bling, suffisant, froid, hautain… et l’on prend effectivement tout cela pour une plus-value esthétique évidente. Il en va peut-être ainsi de ce rapport au beau comme du rapport à l’urgence écologique. Je veux parler du syndrome de la grenouille ébouillantée : depuis des années, l’on fait progressivement et insensiblement monter la température de l’eau dans laquelle nous sommes plongés. Nous mourrons cernés par des montagnes de déchets, debout dans dans nos jardins prétentieux sans même nous en rendre compte. Mais il y a pire encore : à cette bien pauvre idée de l’art de vivre ensemble s’ajoute la répression à chaque buisson.

A l’entrée du parc, une foultitude de pictos d’interdits. Le ton est donné. Interdit de s’allonger sur la pelouse, d’écouter de la musique, de se promener en rollers, en skateboard… L’autre jour, des jeunes étaient assis sur un banc. Des « blancs propres », à la mèche blonde flottant au vent. Ni maghrébin, ni noir, et encore moins Roms. De « gentils lycéens » d’un des lycées les mieux classés en France (Lycée Masséna) venus faire une pause dans le jardin de « leur » ville. Le groupe étant assez important, certains s’étaient assis par terre. Autour du banc et non sur la pelouse. Immédiatement, la « maréchaussée » est venue les faire relever. Et oui, Mesdames et Messieurs, l’ambiance de la Promenade du Paillon c’est Garde-à-Vous, ça je ne l’invente pas. Quand je pense que certains journalistes de Nice Matin s’étaient chauffés en évoquant un Center Park niçois. Mort de rire ! Les New-Yorkais pique-niquent dans leur parc, de même que les annéciens au Pâquier (ville de droite pourtant), ou bien les parisiens au Champs de Mars.

On ne peut qu’aimer La Promenade du Paillon ? Oui si l’on considère qu’elle a permis d’abattre le mur de la honte qui coupait la ville de Nice en deux. Oui, si l’on considère que du vert pris sur du béton c’est quand même toujours une bonne nouvelle. Mais non, désolé, cher coupeur de tête, si l’on considère que l’on a clairement régressé en matière de convivialité et de liberté. Comme beaucoup de niçois par contre avec lesquels je suis tombé d’accord, j’ai envie de dire aussi : près de 34 millions d’euro pour ça !

La Promenade du Paillon est un parc bourgeois figé et pétri d’interdits, c’est tout ce qu’il y a à en dire. Un jardin sans âme, indépendamment du fait que les végétaux qui y sont plantés demandent encore à s’y exprimer. Un jardin-ghetto sous la haute surveillance de flics et de caméras.

Pauvre grenouille bardée d’outils 2.0, tu as oublié comment on vivait en d’autres temps moins show-off. Ton insensibilité à cela aussi me confond.

Pauvre fou avec tes herbes folles, tu as oublié que tu vis dans la ville la plus conservatrice de France. Heureusement, j’ai plus de 25 ans, je suis blanc et j’ai un travail…

Publicités

Quand l’espace public libère ses jardins…

A Nice, je marche plus que je ne roule. Je préfère mettre 10 mn de plus sur mon trajet que de sauter dans un tram, un bus, ou même sur un vélo. Marcher est une démarche. C’est le rythme de l’observation par excellence. En déboulant sur l’Esplanade de la Bourgada, derrière le TNN (Théâtre National de Nice), mon oeil est immédiatement attiré par ce qui se passe au pied des arbustes alignés devant l’Eglise du Voeu (photo). Un fouillis de plantes et d’herbes débordant sur l’espace de circulation piétonnier sans gêne aucune. Inutile bien sûr d’incriminer les services de la ville : ce style relâché est une tendance de fond que chacun a pu commencer à observer dans toutes les villes de France, dans les jardins, parcs, terre-plein, rond-point,… Oui, la mode dans le paysagisme est à l’herbe folle, la graminée indisciplinée. Et c’est très bien comme ça. On sort enfin des massifs parfaitement ordonnés, gazon à la taille réglementaire, rangées de freesia bien dégagés derrière les oreilles. Aujourd’hui, l’enjeu est de régénérer la ville avec le jardin public. Mutation salutaire de l’espace public à mon sens.

Parmi les différents promoteurs de ce retour au style prairie naturelle en milieu urbain, le béotien que je suis en matière de paysagisme citera quand même deux noms. Le premier que je connais surtout à travers ses talents de romancier (La dernière Pierre, Le salon des Berces) : Gilles Clément. Un visionnaire aux multiples talents, incontournable sur ce sujet avec ses concepts de « Tiers Paysage », « Jardin planétaire », « Jardin en mouvement », « Jardin de résistance ». Pour l’ingénieur-poète, il s’agit en substance de donner plus de champs libre à la nature. Autre personnalité qui contribue fortement à la réhabilitation de la mauvaise herbe : François Couplan. J’ai eu l’occasion (la chance !) de côtoyer et interviewer cet expert mondial des plantes sauvages pendant deux jours, en son Collège Pratique d’Ethnobotanique niché dans le Haut-Ourgeas (Alpes de Haute-Provence). Sa passion pour les plantes que nous méprisons habituellement, son engagement à les faire découvrir dans leur environnement le plus naturel : une vision à la fois engagée et très épicurienne pour cet homme qui tutoie Marc Veyrat. N’hésitez pas à tenter un stage de gastronomie sauvage avec lui, son école est à 20 mn à pied de Barrême, bourgade située sur le trajet de notre Train des Pignes. Toujours la même démarche de lenteur attachée au chemin autant qu’à la destination…

Bien sûr, il y aura toujours des esprits cyniques pour dire que tout ça c’est du gadget bobo, et que « ça leur passera avant que ça leur reprenne ». Personnellement, cette tendance au foisonnement et au désordre artistique me va très bien et constitue un authentique signal positif vers un mieux-disant naturel. Oui, j’aime quand ça dépasse, quand ça sort du cadre. Le tout est de trouver un savant équilibre (esthétique surtout) entre le négligé et le dompté. D’ailleurs, peut-être tout cela est-il en lien avec le retour du poil. Il n’a échappé à personne a priori que les barbes aussi refleurissent, voire les moustaches. Plus ou moins taillée selon les générations et les styles. Dans les années 70, on aimait toute forme de croissance, y compris capillaire. Est-ce qu’en 2012, on peut s’attendre à un revival du style touffu, broussailleux, imprévisible, spontané ? Les crânes bien rasés, c’est propre, c’est sûr. Les petits jardins bien carrés, c’est soigné, c’est clair. Mais bon, je ne suis pas fâché de voir le retour de la mèche rebelle et de la touffe exubérante : ma vision de la liberté s’y sent tout de suite plus à son aise.

%d blogueurs aiment cette page :