Archives des articles tagués enfance

Aux petits guerriers de quatre ans…

H. n’a passé que deux heures de sa vie dans une garderie d’enfants. Elle avait quatre ans. Elle y est entrée comme un agneau à l’abattoir. Son visage à l’arrivée était aussi fermé que le manteau qu’elle portait. Quand on est venu la rechercher, elle n’avait pas fait un seul pas, pas prononcé un seul mot et n’avait permis à personne de lui enlever son manteau ou d’en défaire un seul bouton. Parfois un enfant entre dans une résistance absolue à toute vie sociale – et parfois, dans cette lutte entre son coeur et le mensonge dans lequel les gens, très tôt, pour éviter de trop souffrir, noient leurs âmes uniques, le petit guerrier triomphe. J’ai connu une épreuve semblable en entrant dans une école qui n’a de maternelle que le nom. Si j’ai hurlé pendant quinze jours, ce n’était pas tant d’être obligé de quitter ma mère que de l’effroi de ne rien comprendre à ce qui réjouissait les enfants de mon âge. Seul dans ma chambre, je regardais s’entrechoquer les atomes du visible et de l’invisible, et je rêvais sur les énigmes d’une vie dont j’ignorais encore que sa mortalité était sa plus sûre beauté. Dans la cour d’école, je ne retrouvais rien de l’infini et mes songes étaient mis à la diète. J’ai appris depuis ce temps à reconnaître les guerriers de quatre ans, même quand ils ont grandi : leur âme est restée vive, donnant un éclat à leur regard et un tranchant à leur parole. Je les aime pour n’avoir pas voulu de cette torpeur à laquelle la plupart des gens s’accoutument et que seule leur mort viendra rompre, aussi aisément que des ciseaux éventrant un oreiller.

Christian Bobin (Ressusciter, 2001)

Photo : Robert Doisneau

Capture d’écran 2014-05-02 à 10.05.02

Vivre en poète…

 » Comme ça se fait que les grandes personnes ne comprennent pas les enfants ? ça, c’est une chose qui, pour les enfants est très, très surprenante : d’abord parce que les enfants croient que les grandes personnes savent tout jusqu’au jour où, en questionnant sur la mort, ils s’aperçoivent soit que les grandes personnes ont peur de parler de la mort, soit que les grandes personnes, si elles leur disent la vérité, ne savent rien sur la mort ; alors, ce jour-là, les enfants sentent que les grandes personnes ne font pas exprès de ne pas les comprendre. Les enfants comprennent ce jour-là que c’est drôle de vivre, puisque personne ne comprend ce que ça veut dire. Là-dessus, suivant les enfants, ou bien ils veulent oublier qu’ils ne comprennent pas ce que c’est de vivre, et ils font semblant de comprendre des toutes petites choses de tous les jours pour s’intéresser à ça et fuir comme font les grandes personnes, ou bien, ils restent en quelque façon des poètes, et tout ce qui est mystérieux, ça fait partie de ce qui les fait vivre : ils aiment ce qui est mystérieux, ce qu’on ne peut pas toucher, ce qu’on ne comprend pas, et ce qu’on ne comprend pas, c’est pour eux ami, ça devient ami, je crois. »

Françoise Dolto (Enfances)

Crédit photo : Karinafleur
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