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Très bonne année 2015… cohérente !

L’année 2015 a commencé pour moi avec un petit incident que j’ai interprété à la fois comme un signe et comme un symbole. Il y a trois jours, des dizaines de milliers d’abonnés Free niçois (et même varois !) n’avaient accès ni à internet ni à leur téléphone fixe. En cause : un incendie dans un squat proche de la gare de Nice : « le feu a fait fondre la connectique que l’opérateur de téléphonie utilisait pour raccorder ses clients azuréens à internet » (Nice Matin). Oui, le tout dernier jour de l’année ! Drôle d’événement, de signal même, pour entrer en 2015, non ? Et pas de ligne de secours. Ah, l’extrême assurance de tous ces ingénieurs, parfois ! Bref, j’ai interprété cela comme un signe quant à des projets personnels, qu’il est trop tôt d’évoquer pour le moment, mais qui étaient pour moi matière à déchirements intérieurs. L’oracle de Free a peut-être parlé… Côté symbole, j’y ai vu la soudaine connectivité entre misère sociale et technologies dernière génération ultra-communicantes. Les bannis du système lançaient leurs fusées de détresse jusque sur le pont du navire de croisière repu de festivités. Vingt-quatre heures plus tard, tout était rentré dans l’ordre. Le feu éteint, l’hypnotique activité on-line habituelle pulsait à nouveau à plein régime. Les naufragés du système retournés à leur radeau. Tout redevenait tel que je peux le voir tout au long de l’année et avec plus d’acuité encore au moment des fêtes : la consommation compulsive (oui, même avec la crise) générant la plus grande cécité à l’égard de ces êtres humains assis sur le trottoir. « Petit tas tombé, petit a sans petit b, au pied du piéton, une âme est sous les cartons » (Souchon). Ces assistés qui non content de s’enrichir avec dans une main, un poil grand comme ça, dans l’autre, les dons généreux en pièces cuivrées. Des vilains-pas-beaux culpabilisants devenus invisibles pour le passant sans soucis. Heureusement, il y a matière à espoir dans l’action plus volontiers que dans la tchache…

Au pied de mon sapin, il y avait pour mapommme, entre autres, un des derniers ouvrages sur Pierre Rabhi : « Pierre Rabhi, semeur d’espoirs » (Actes Sud, Domaine du possible). Il s’agit donc, non pas d’un ouvrage du paysan philosophe que l’on ne présente plus, mais d’entretiens réalisés par le journaliste Olivier Le Naire, Rédacteur en chef adjoint du service société et sciences de L’Express. Comme tous les penseurs novateurs, défricheurs et militants, Pierre Rabhi n’échappe pas à une certaine redondance du propos. Que l’on pourrait prendre pour du radotage. Pour avoir lu un certain nombre de ses ouvrages et l’avoir écouté plus d’une fois, notamment à Mouans-Sartoux, il use bien volontiers des mêmes paraboles, des mêmes histoires. Un pédagogue qui use pourtant à bon escient du tragique de répétition, car force est de constater que nous sommes peut-être un peu dur de la feuille, ou de la comprenote, au choix. Du reste, ce fameux conte du colibri, mille fois rabâché dans tout l’hexagone et au-delà, a fini par accoucher d’un des mouvements citoyens les plus actifs actuellement en France : les  Colibris. Mais j’ai aimé justement ces entretiens menés sans concession ni mièvrerie par un journaliste subtil mais pas retors pour un sou, venu faire son job tel qu’il devrait toujours être fait, que l’on soit face à Sarko ou à Méluche : sans brosse à reluire ni peur de froisser. L’on découvre ainsi un Pierre Rabhi soudain moins icône, dans toute son humanité, notamment dans ses contradictions, et même ses défauts. Le fondateur de Terre & Humanisme nous raconte son histoire personnelle, depuis sa naissance à Kenadsa en 1938, en Algérie, aux portes du Sahara, jusqu’à ces mille et un engagements actuels d’humaniste leader d’opinion, à près de 76 ans. Une histoire qui n’a rien d’un long fleuve tranquille pour ce déraciné qui a su faire de ce handicap une force, notamment à travers le concept fécond des « Oasis en tout lieu ». Il livre aussi dans ces entretiens un regard intéressant sur l’actualité et la politique, tolérant mais un poil conservateur sur la question du Mariage pour Tous, par exemple. Le « bon sens » paysan sans doute… Je suis touché par ce parcours d’un déraciné se sédentarisant en Ardèche bien avant la vague soixante-huitarde, non sans une volonté inébranlable et des principes de vie forts. Non sans sacrifices.

Parmi les nombreux passages qui m’ont touché, je voudrais juste vous livrer celui qui mentionne cette idée d’un cheminement à la fois cohérent et « sans objectif ». Il fait écho, pas seulement phonétiquement, au fil rouge de ce blog : le projet « Sans Adjectif » de ces libertaires (bien vite écartés) qui ne voulaient d’aucun autre axiome pour l’avenir que celui de liberté. Ni mutualistes, ni collectivistes, ni communistes, ni athées, des individus qui se voulaient créateurs pas après pas d’une société dont les qualités ne seraient pré-établies ni par des économistes géniaux ni par des libérateurs à poigne.

Très bonne année 2015 cohérente à toutes et à tous…

Vous répétez souvent que votre but dans la vie, c’est la cohérence. Pourquoi faudrait-il absolument être cohérent quand l’être humain est tiraillé par tant de désirs contraires ?

Je ne dis pas que je suis cohérent, ce serait prétentieux, car j’ai comme chacun d’entre nous mes contradictions ; ainsi, par exemple, je suis contre l’empoisonnement de la vie et je roule en voiture, je m’éclaire à l’énergie nucléaire, etc. Mais la quête de la cohérence, c’est aussi celle de l’équilibre afin de mettre autant que possible en harmonie sa vie quotidienne et ses convictions. C’est dire ce que l’on fait et faire ce que l’on dit. Si je ne m’étais pas engagé, avec ma famille, dans la lutte écologique et ses réalités tangibles avec la ferme, les chèvres, le potager…, eh bien, j’aurais du mal à en parler aujourd’hui avec cohérence, car je ne serais qu’un théoricien. Donc, ce que j’entends par la cohérence, c’est sentir que l’on est dans une bonne résonance avec soi-même, avec les autres et avec la vie. Bien sûr, parvenir à cette résonance ultime et magnifique n’est pas facile, mais cela doit être tenté en prenant le bon chemin, même si on sait que l’on n’arrivera jamais au bout. Il faut donc aller dans ce sens-là sans objectif, car il n’y a pas de destination particulière sinon celle de s’engager sur le chemin qui nous paraît juste. Cette sagesse que pratique par exemple le petit colibri dont nous parlions tout à l’heure et qui, même avec ses modestes moyens, fait sa part pour éteindre le feu.

XXI

XXI, le journalisme XXL

Dans mon avant-dernier post, il était question de l’indépendance de la presse à travers cet OPIAM (Observatoire de la Propagande et des Inepties Anti-Mélenchon), qui scrute chaque saillie de journaliste sur le gars Méluche avec la grande indépendance d’esprit qu’on lui devine. Oui, bien sûr, on peut céder à ce pessimisme ambiant qui veut que tous les journalistes seraient des vendus qui servent la soupe aux grands groupes du CAC 40. Ce n’est pas entièrement faux, ce n’est pas entièrement aussi simple. Dans un autre post du 15 avril dernier, il était question de ce nouvel hebdomadaire créé par Eric Fottorino : le 1. Ce qui m’intéresse en ce moment c’est surtout de voir ce qui se fait de différent, d’alternatif, plutôt que de gémir sur la soi-disante fatalité d’une information hyper-formatée et hyper-formatrice.

Des supports indépendants sans régie pub ni holding intrusive, il en existe, et nous les connaissons tous. Le Canard Enchaîné, Le Monde Diplomatique, Mediapart… Attention, sans pub ne signifie pas sans parti pris éditorial. Attention, sans holding adossée ne signifie pas non subventionné. Disons que, sans lancer ici le débat et pour la faire vraiment très courte, l’indépendance d’un titre peut se mesurer à sa véritable liberté d’expression à l’égard des écarts du Prince comme vis-à-vis des pressions du « grand Capital ». Quand on voit comment, durant le mandat Sarkozy, Le Point a abondamment fait ses unes sur un Islam-la-menace (« Le spectre islamiste », « Cet islam sans gêne », « La peur de l’islam », « L’Occident face à l’islam »…), on peut comprendre les états d’âme de tout un chacun sur la presse Dassault-Lagardère-Pinault. Bref, ce qui est intéressant, surtout, c’est de voir que ça résiste, que ça propose autre chose.

Dans ce « ça », le tout récent lancement du 1 fait écho à un titre indépendant que je suis avec passion : la revue Vingt-et-Un ou XXI, dont le seul point commun n’est pas de faire dans l’adjectif numéral pour attirer le chaland. C’est plutôt que ces deux titres sont un peu des produits hybrides entre journalisme et édition. Le trimestriel XXI  a été créé durant l’hiver 2008 par un éditeur indépendant, Laurent Beccaria, Directeur de Publication, et Patrick de Saint Exupéry, grand reporter et Rédacteur en Chef. Le concept est simple : réunir le meilleur du journalisme et le meilleur de l’édition dans un trimestriel avec « 100% d’inédit, 0% de publicité ». Pour leur ambition « d’écrire le XXIème siècle comme un roman », ils ont simplement placé la barre très haut dans le fond comme dans la forme. Dans le fond : des romanciers aguerris, de belles signatures du journalisme qui « savent écrire 20 à 30 feuillets », des photo-reporters de terrain et des auteurs de BD qui n’ont pas peur de se frotter au reportage. Côté forme : une maquette de caractère qui sublime un matériau illustrations et photos d’extrême qualité. Marque de fabrique de ce titre qui vaut son pesant de plumes : la part belle donnée aux illustrateurs de tous styles. En dos-carré-collé, une maquette de très grande tenue et une signature qui donne le ton : « L’information grand format ».

Certes, j’aurais dû écrire un peu plus tôt ce post sur le numéro 26 du XXI de ce printemps 2014. Dans la densité des informations et des sujets, je voudrais juste citer la courageuse et longue enquête de Michel Bessaguet : « La Vigne dans le sang ». Dans le Médoc, le combat d’une ouvrière viticole qui brise l’omerta sur les pesticides. Un David moderne contre le Goliath UIPP, Union des Industries de la Protection des Plantes (toujours ce cynisme des groupes qui détruisent le vivant pour notre bien), dont l’histoire personnelle autant que les enjeux écologiques et sanitaires de l’engagement font froid dans le dos. Plus du tout envie de boire du vin autre que Bio après cette lecture. Et encore… Faut-il rappeler que Christine Lagarde a réussi à faire admettre 0,9% d’OGM dans les produits bio labellisés AB, sans étiquetage particulier ? C’était en juin 2007. Dans un autre registre, il y a ce très beau reportage tiré du film  « Little Land », réalisé par Nikos Dayandas, sur les habitants de l’île d’Icarie, au large de la Grèce, où l’on vivrait plus vieux et plus heureux qu’ailleurs. Une vie de sobriété et d’auto-gestion qui n’était pas sans interpeller mon fond libertaire. Il faudrait citer aussi cet hallucinant « récit photo » de Gwenn Dubourthoumieu « Les mangeurs de cuivre » sur les mines du cœur de Lubumbashi, au sud de la République Démocratique du Congo : la Gécamines n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même, pour le plus grand bonheur des prédateurs, euh… des investisseurs étrangers, nouveaux barons locaux des matières premières. Il faudrait citer aussi cet étonnant reportage d’Alain Lewkowicz « Les Morts vivants » sur ces 350 000 soldats de la Grande Guerre toujours portés disparus, et que la nature restitue selon son bon vouloir, au gré des érosions et autres mouvements du sol. J’ai été très touché également par l’entretien avec Amin Maaloouf : « J’ai grandi dans une maison où mon père écrivait, je l’ai toujours vu écrire et, pour moi, travailler c’était écrire. Je savais que j’allais avoir un métier d’écriture. » Bref, si vous préférez attendre le prochain numéro dont la sortie est imminente, sachez que le dossier de ce numéro 27 sera : « Etats-Unis, l’empire du couchant ».

J’ai personnellement le plus grand respect pour ce journalisme d’investigation très complet : qui sait prendre des risques, aller sur le terrain, sans que cela ne nuise au style. Du journalisme patient, opiniâtre, incisif, avec des enquêtes qui peuvent s’étaler sur un an, voire plus. Des pros qui savent écrire au plus près du réel, réel qui est le fil rouge revendiqué de cette revue. Un réel passé à la loupe aux quatre coins du monde.

Ah oui, le XXI est diffusé dans les librairies et chez les enseignes culturelles (Relay, Virgin, Fnac, Cultura…). Personnellement, j’aime bien aller me l’acheter chez mon libraire niçois indépendant préféré, la Librairie Masséna. Je me sens cohérent sur toute la ligne.

www.revue21.fr

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