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« Prières » ou les « Voayges immolibes » de Kent Robinson

« Déplacer, se déplacer, être déplacé peut-il donner lieu à la création d’une forme plastique inédite témoignant ou non de cette action ? Comment trouver le moyen de matérialiser ces déplacements ? » Telle est la problématique/thématique de l’exposition temporaire « Voayges immolibes » qui se tient à la Fondation Vasarely d’Aix-en-Provence du 24 avril au 10 mai. Particularité : il s’agit d’un projet mené par les étudiants de deuxième année de l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence (ESAAix).

Juste avant l’entrée sur le musée dédié à Vasarely, trois belles salles accueillent cette expo qui témoigne de la belle créativité de cette promotion. Dans l’une de ces salles, une installation retient tout particulièrement notre attention, car objet de notre propre déplacement depuis Nice en ce dimanche 26 avril 2015 : « Prières » de Kent Robinson.

Nombre de visiteurs qui entrent ici ne la voient pas directement alors qu’elle cohabite avec deux autres créations à hauteur d’œil. En effet, l’installation de Kent Robinson se situe, elle, au niveau du sol. Des textes de lettres blanches recouvrent la surface de l’intégralité de cette salle, la plus lumineuse des trois. Un chemin a été aménagé entre les différents textes qui sont autant de prières dans différentes langues : français, anglais, italien, brésilien, coréen, polonais, malgache… Prières au sens le plus ouvert du terme : souhaits, vœux, désirs, projets… Du reste, à l’instar de petits icebergs sur un océan de béton, ces centaines de lettres immaculées ne sont que les parties émergées de voyages qui ne sont pas seulement immobiles mais également… invisibles. Car si la « prière » est bel et bien le plus immobile des voyages, projection depuis un en-soi vers un dieu, un être cher, un lieu, un objet de désir, elle est aussi mouvement invisible. Cette dimension est tout aussi importante dans le travail du jeune artiste qui a entamé sa performance par l’enregistrement de prières autour de lui avant de les coucher sur le papier. Pour l’anecdote, j’ai apporté ma contribution de l’hymne national malgache dédié à « la terre des ancêtres bien-aimée » (Ry tanindrazanay malala ô). Il y a donc eu imprégnation sonore en préalable à la démarche purement typographique. Puis, il a réalisé trois jeux d’alphabets, caractères spéciaux inclus, à partir d’une découpe laser de panneaux de bois medium. Aidé de quelques étudiants, il a ensuite construit les textes, lettre par lettre en remplissant chaque pochoir de plâtre selon une gestuelle aux allures de rituel : arasement, retrait du pochoir, nettoyage au pinceau des traces de plâtre. Un mode opératoire concentré, lent, à genoux, où le travail physique sur les lettres est une façon supplémentaire de faire pénétrer le verbe en soi. Une calligraphie opérante sur l’être à l’instar du film de Kim Ki-duk « Printemps, été, automne, hiver… et printemps » où le maître demandait au disciple de graver des caractères sur le sol en bois du temple. Plus de trente heures d’un travail appliqué qui est en lui-même performance.

Le rendu visuel de cette installation horizontale à intention verticale fonctionne sans mode d’emploi. Graphiquement d’abord. Le jeu typographique des lettres blanches alignées sur fond gris, leur épaisseur même, le chemin frayé au milieu de ces différents textes, tout cela constitue un tableau apaisant pour le mental qui s’allume par intermittence en fonction de la reconnaissance de tel ou tel mot porteur de sens. Il peut tantôt chercher à reconstruire la phrase, la prière, tantôt laisser les mots isolés construire un sens supplémentaire, tout personnel, en écho au vécu personnel. Symboliquement ensuite. Parce que dans notre culture, l’on prie volontiers les yeux levés vers le ciel, cette œuvre crée une rupture dans nos réflexes d’occidentaux volontiers déconnectés du sol. Du reste bon nombre de lettres, surtout à l’entrée de la salle, ont été piétinées par des visiteurs inattentifs. Pour Kent Robinson, « Ce n’est pas important, je ne souhaite pas mettre de panneau de mise en garde à l’entrée. L’effacement progressif des lettres, leur maltraitance participe de l’œuvre. » Une œuvre éphémère authentiquement conçue dans l’esprit des mandalas de sable tibétains. Au même titre que le mode opératoire de leur façonnage, la destruction des textes fera d’ailleurs l’objet d’une performance finale : « je projette ici de souffler sur les lettres, là de jeter un grand seau d’eau, là encore de demander à un enfant de s’allonger dessus en bougeant bras et jambes, comme cela se fait dans la neige, créant une silhouette d’ange. » Le sens du symbole encore.

Au final, la cohabitation des lettres indemnes avec les caractères piétinés apporte effectivement une force supplémentaire à cette installation à la transcendance d’humilité (racine du mot : humus, terre) et non d’humidité. Si l’artiste n’a pas ajouté d’eau à son plâtre créateur de sens, c’est que la démarche de ses « prières » s’apparente peut-être à l’esprit de l’oraison, prière du cœur qui est approche spirituelle régie par le feu. Parti pris alchimique de la « voie sèche » ?

VOAYGES IMMOLIBES, Expo du 24 avril au 10 mai Fondation Vasarely (Aix-en-provence)

 Crédit Photo : Emma J. BERTIN

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Je lui lirai DES MOTS BLEU…

Fin 2014, j’avais noté sur mon compte Facebook, une petite effervescence d’une communauté dans ma communauté. Des blogueurs, pas mal de photographes, des gens du sud, d’autres bien plus au nord. Il semblait y avoir un code d’accès à toutes ces discussions : bleu. Mais, j’étais alors trop accaparé par le travail pour prendre le temps d’en savoir plus. La réponse me fut donnée enfin. Il s’agissait tout simplement de la publication d’un recueil de textes, édité à compte d’auteur : Des Mots Bleu. L’ouvrage avait été conçu comme un atelier d’écriture : à plusieurs et avec consigne. Mais contrairement à un atelier d’écriture, un seul auteur était à l’œuvre : Didier Jacquot. Piqué par la curiosité, je commandais mon exemplaire, idéalement le N°37 svp. Une vieille histoire avec ce chiffre. Je reçu le N°137 sur 300 exemplaires d’un premier tirage. Avec une feuille d’arbre en guise de marque-ta-page et une très chaleureuse dédicace. Je le dévorai en quelques jours seulement. Attention, auteur à suivre : deux autres tomes sont prévus.

En effet, j’ai eu immédiatement envie de plonger dans l’univers singulier de cet auteur au style sobre et nerveux. La consigne ? « Des amis m’ont communiqué des photos. A partir d’elles, j’ai imaginé des textes. A d’autres fois, j’ai écris des textes et suis allé piocher dans leurs images. Dialogue Bleu. » Autre contrainte d’écriture qu’il s’est donné : une demi-heure maximum par texte. A l’arrivée, des textes courts tels que j’aime en lire chez un Bobin par exemple, avec des histoires en creux, des portraits touchants de vécu, des expériences universelles… Tel un habile portraitiste, une efficacité à croquer d’une phrase ou de trois mots, le drame, l’aventure, l’enjeu, la vérité. Pourquoi donc ces mots seraient-ils bleus ? « Le bleu s’évade. Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air » confie Didier Jacquot en avant-propos de son livre. Les Mots Bleus pour moi sont restés depuis Christophe ceux qu’on dit avec les yeux. D’âme à âme. Et par là, avec la complicité de nos imaginations. Il y a ainsi peu de dialogues dans ce recueil. Les personnages communiquent souvent sans se parler, partagent sans discours, vibrent ensemble, ou bien soliloquent… Dans le texte Tu ne sais pas regarder, le dialogue est une dispute d’un couple, justement à propos de la lecture de photos : «  Tu ne sais pas regarder, j’ai fini par dire. Tu ne sais pas ce qu’elles représentent ces photos. Tu ne sais pas qu’une photo, des fois, c’est ce qu’on ne voit pas dessus qui compte ! Et c’est pour ça qu’on les garde ! » Didier Jacquot aime à faire parler la matière invisible de nos clichés. Du reste, dans le dernier texte intitulé Démo, l’auteur s’en réfère clairement à la chanson de Christophe : « J’aime les mots y compris ceux qui disent la difficulté et la souffrance. Je les aime quand ils sont dits avec les yeux et le cœur au diapason. » Fil rouge de ces Mots Bleu (sans S à bleu, l’auteur y tient !) : la poésie de la vie à l’état brut, sous toutes ses formes, à tous les âges, dans toutes les situations. La plus haute forme de poésie dans l’apparente quotidienneté de nos vies, un angle de vue insoupçonné sur le ballet des images, un petit supplément de sens à l’objectif premier du photographe…

J’ai beaucoup aimé Alors, A l’air Libre, Le soldat inconnu, Le moral dans les chaussettes, Il sculpte le silence, L’heure intouchable J’ai aimé l’histoire touchante de Louis le « marin de terre », qui jalonne l’ensemble de l’ouvrage… J’aime le style très vivant de cet auteur, journaliste de métier, les mots parfois crus mais toujours au service d’une belle sensibilité, le rythme toujours juste, la capacité au décollage en un demi-feuillet, l’imagination incroyable à faire d’une simple photo une mini-fiction pétrie de réalisme. J’ai aimé la palette si riche des émotions : des joies enfantines aux bleus à l’âme de celui qui a bien baroudé sa vie. C’est marrant parce que j’ai été très touché par le texte « Le type ». Je ne sais pas pourquoi, il me renvoie à cette chanson des Innoncents, Un homme extraordinaire, qui m’a tant marquée. Ben oui, ce texte se trouve en page 37.

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Le type

C’est un café de ville comme il y a tant de villes et tant de cafés. La pluie tombe drue, ce jour-là. Je ne sais pas trop si elle y change quelque chose. Elle a, me semble-t-il, son importance. On a peut-être l’esprit plus courbé pendant que dégringolent les gouttes. J’entre. J’ôte mes lunettes. Troque une buée contre une autre. Les gouttes tombent. Les odeurs montent. Je regarde autour de moi.

A ma gauche, le coin presse et jeux. Des robots vendent. Des robots achètent. File d’attente qui avance et se remplit à mesure. Devant moi, le bar. Un homme s’affaire. Quelques personnes devant lui. A ma droite et au fond, la salle. Les uns boivent un coup debout, quelques-uns sont à une table, seuls, ou à plusieurs. Néons.

La veille, je suis allé dans un café de village. Rien à voir. Elle nettoyait ses haricots. Le roquet venait renifler et attendre la miette. Trois types s’en revenant de la chasse venaient causer avec un quatrième qu’ils ne voyaient plis.

Il y a dans les cafés de ville un je ne sais quoi de plus pressé, un silence plus épais et puis il fait sombre.

Dans tous les cafés de ville, il y a un type. Celui qui est ici, toujours ici, forcément ici, un autre est dans un autre café. Il est au milieu de tous, il est au milieu de personne. Il regarde partout, aux aguets, on dirait. Il fait mine d’être de toutes les conversations mais son hochement de tête est décalé, pas raccord, il n’est dans aucune.

Il est juste le type qui est là.

(Crédit photo : Didier Jacquot) 

Les textes de ce recueil associés à leurs images, c’est dans la « cabane de création » de Didier Jacquot : desmotsbleu.wordpress.com

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