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XXI

XXI, le journalisme XXL

Dans mon avant-dernier post, il était question de l’indépendance de la presse à travers cet OPIAM (Observatoire de la Propagande et des Inepties Anti-Mélenchon), qui scrute chaque saillie de journaliste sur le gars Méluche avec la grande indépendance d’esprit qu’on lui devine. Oui, bien sûr, on peut céder à ce pessimisme ambiant qui veut que tous les journalistes seraient des vendus qui servent la soupe aux grands groupes du CAC 40. Ce n’est pas entièrement faux, ce n’est pas entièrement aussi simple. Dans un autre post du 15 avril dernier, il était question de ce nouvel hebdomadaire créé par Eric Fottorino : le 1. Ce qui m’intéresse en ce moment c’est surtout de voir ce qui se fait de différent, d’alternatif, plutôt que de gémir sur la soi-disante fatalité d’une information hyper-formatée et hyper-formatrice.

Des supports indépendants sans régie pub ni holding intrusive, il en existe, et nous les connaissons tous. Le Canard Enchaîné, Le Monde Diplomatique, Mediapart… Attention, sans pub ne signifie pas sans parti pris éditorial. Attention, sans holding adossée ne signifie pas non subventionné. Disons que, sans lancer ici le débat et pour la faire vraiment très courte, l’indépendance d’un titre peut se mesurer à sa véritable liberté d’expression à l’égard des écarts du Prince comme vis-à-vis des pressions du « grand Capital ». Quand on voit comment, durant le mandat Sarkozy, Le Point a abondamment fait ses unes sur un Islam-la-menace (« Le spectre islamiste », « Cet islam sans gêne », « La peur de l’islam », « L’Occident face à l’islam »…), on peut comprendre les états d’âme de tout un chacun sur la presse Dassault-Lagardère-Pinault. Bref, ce qui est intéressant, surtout, c’est de voir que ça résiste, que ça propose autre chose.

Dans ce « ça », le tout récent lancement du 1 fait écho à un titre indépendant que je suis avec passion : la revue Vingt-et-Un ou XXI, dont le seul point commun n’est pas de faire dans l’adjectif numéral pour attirer le chaland. C’est plutôt que ces deux titres sont un peu des produits hybrides entre journalisme et édition. Le trimestriel XXI  a été créé durant l’hiver 2008 par un éditeur indépendant, Laurent Beccaria, Directeur de Publication, et Patrick de Saint Exupéry, grand reporter et Rédacteur en Chef. Le concept est simple : réunir le meilleur du journalisme et le meilleur de l’édition dans un trimestriel avec « 100% d’inédit, 0% de publicité ». Pour leur ambition « d’écrire le XXIème siècle comme un roman », ils ont simplement placé la barre très haut dans le fond comme dans la forme. Dans le fond : des romanciers aguerris, de belles signatures du journalisme qui « savent écrire 20 à 30 feuillets », des photo-reporters de terrain et des auteurs de BD qui n’ont pas peur de se frotter au reportage. Côté forme : une maquette de caractère qui sublime un matériau illustrations et photos d’extrême qualité. Marque de fabrique de ce titre qui vaut son pesant de plumes : la part belle donnée aux illustrateurs de tous styles. En dos-carré-collé, une maquette de très grande tenue et une signature qui donne le ton : « L’information grand format ».

Certes, j’aurais dû écrire un peu plus tôt ce post sur le numéro 26 du XXI de ce printemps 2014. Dans la densité des informations et des sujets, je voudrais juste citer la courageuse et longue enquête de Michel Bessaguet : « La Vigne dans le sang ». Dans le Médoc, le combat d’une ouvrière viticole qui brise l’omerta sur les pesticides. Un David moderne contre le Goliath UIPP, Union des Industries de la Protection des Plantes (toujours ce cynisme des groupes qui détruisent le vivant pour notre bien), dont l’histoire personnelle autant que les enjeux écologiques et sanitaires de l’engagement font froid dans le dos. Plus du tout envie de boire du vin autre que Bio après cette lecture. Et encore… Faut-il rappeler que Christine Lagarde a réussi à faire admettre 0,9% d’OGM dans les produits bio labellisés AB, sans étiquetage particulier ? C’était en juin 2007. Dans un autre registre, il y a ce très beau reportage tiré du film  « Little Land », réalisé par Nikos Dayandas, sur les habitants de l’île d’Icarie, au large de la Grèce, où l’on vivrait plus vieux et plus heureux qu’ailleurs. Une vie de sobriété et d’auto-gestion qui n’était pas sans interpeller mon fond libertaire. Il faudrait citer aussi cet hallucinant « récit photo » de Gwenn Dubourthoumieu « Les mangeurs de cuivre » sur les mines du cœur de Lubumbashi, au sud de la République Démocratique du Congo : la Gécamines n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même, pour le plus grand bonheur des prédateurs, euh… des investisseurs étrangers, nouveaux barons locaux des matières premières. Il faudrait citer aussi cet étonnant reportage d’Alain Lewkowicz « Les Morts vivants » sur ces 350 000 soldats de la Grande Guerre toujours portés disparus, et que la nature restitue selon son bon vouloir, au gré des érosions et autres mouvements du sol. J’ai été très touché également par l’entretien avec Amin Maaloouf : « J’ai grandi dans une maison où mon père écrivait, je l’ai toujours vu écrire et, pour moi, travailler c’était écrire. Je savais que j’allais avoir un métier d’écriture. » Bref, si vous préférez attendre le prochain numéro dont la sortie est imminente, sachez que le dossier de ce numéro 27 sera : « Etats-Unis, l’empire du couchant ».

J’ai personnellement le plus grand respect pour ce journalisme d’investigation très complet : qui sait prendre des risques, aller sur le terrain, sans que cela ne nuise au style. Du journalisme patient, opiniâtre, incisif, avec des enquêtes qui peuvent s’étaler sur un an, voire plus. Des pros qui savent écrire au plus près du réel, réel qui est le fil rouge revendiqué de cette revue. Un réel passé à la loupe aux quatre coins du monde.

Ah oui, le XXI est diffusé dans les librairies et chez les enseignes culturelles (Relay, Virgin, Fnac, Cultura…). Personnellement, j’aime bien aller me l’acheter chez mon libraire niçois indépendant préféré, la Librairie Masséna. Je me sens cohérent sur toute la ligne.

www.revue21.fr

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M9978H

Puisque tout est publicité…

…à mon tour j’ai décidé, de faire ma propre publicité, m’essayer c’est m’adopter ! Oui, j’ai à nouveau cette chanson de Dutronc dans la tête en pensant à ce post que je souhaitais vous proposer depuis déjà quelques semaines à partir d’une couverture d’un hors-série du Nouvel Obs de décembre dernier qui m’avait particulièrement scotché. Entre-temps, du boulot à foison et une méchante grippe qui ne me lâche pas depuis une semaine. Bonne santé qu’y disaient ! De toutes façons, les habitués de ce blog savent bien que je ne suis pas le blogueur le plus productif à l’est du Var. Bref, faire sa propre publicité donc…

Serais-je vraiment le seul à avoir été choqué par cette couverture d’un hors-série qui titrait « Les grands penseurs d’aujourd’hui » suivi d’un début de liste : « Edgar Morin, Michel Onfray, Michel Serres, Françoise Héritier, Paul Ricoeur, Daniel Cohen, Emmanuel Lévinas, Cédric Villani, Pierre Rosanvallon, Marcel Gauchet, Jean Baudrillard, Naomie Klein, John Kenneth Galbraith et… et… Jean Daniel  » ? Jean Daniel ? Le Président fondateur du Nouvel Obs et toujours membre du Comité éditorial ? Enorme… La décomplexitude à l’état pur.

En tant que journaliste, j’ai bien évidemment un immense respect pour cette plume engagée et talentueuse dont le parcours journalistique me laisse rêveur. J’ai tout autant de respect pour l’humaniste sincère qui vient d’être honoré fin 2013 du Prix Averroès, lequel promeut « un nouvel humanisme en Méditerranée ».  Mais quand même, je sais qu’aujourd’hui la tendance est de dire « génial », « hallucinant », « mortel » pour les faits les plus anodins, est-ce qu’on a conscience de ce qu’on avance quand on formule « grand penseur » et qu’on est par ailleurs un journal volontiers positionné « intellectuel » (plus de gauche, ça c’est sûr) ? Je ne me souviens pas avoir étudié Jean Daniel au lycée pas plus qu’en fac de philo. Ni mon premier fils qui a fait une licence d’anthropo pas plus que le second qui a passé un bac littéraire il y a deux ans. Aucun de nous n’a eu la chance de se frotter aux apports conceptuels inédits de ce grand penseur autoproclamé…

A cet illustre penseur reconnu par tous ces médias indépendants qui ont forgé les légendes BHL, Onfray et autres Finkielkraut, je souhaiterais juste ici dédicacer cet extrait d’un entretien de Michel Tournier avec le journaliste Michel Martin-Roland paru en 2011 intitulé Je m’avance masqué. Oui, j’ai quand même réussi à trouver du temps pour le lire durant les dernières vacances de Noël… Michel Tournier est un auteur que j’affectionne particulièrement. Pour le style d’écriture d’abord. Qu’il s’agisse du « Roi des Aulnes » ou de « Vendredi ou les limbes du Pacifique », un auteur dense et imperceptiblement subversif que je tiens pour modèle. Pour l’homme ensuite, tant je me reconnais volontiers dans son côté solitaire et lent. Une lenteur assumée d’ailleurs pour cet écrivain estampillé « tardif » qui explique qu’il lui fallait entre 4 et 5 ans pour tomber un roman présentable. Un homme extrêmement cultivé qui, comme Jean Daniel et votre serviteur est passé par la case philo, sans suite. Un homme doté d’une double culture, française et allemande, pour lequel un certain François Mitterand faisait le déplacement en hélicoptère jusqu’en son presbytère de Choisel. Ancien septième couvert de l’académie Goncourt faut-il le rappeler. Et voilà comment ce « grand écrivain », reconnu comme tel par ses pairs et les millions d’exemplaires vendus, parle de lui au tout début de ces entretiens que je vous recommande si vous ne les avez pas encore lus :

MICHEL TOURNIER : Pour commencer, je vais vous lire un petit texte de moi sur moi. Vous êtes la seule personne à qui j’impose une pareille épreuve, mais vous êtes venu ici pour cela, alors tant pis pour vous…
« Propos amers sur mon image, ou l’anti-Narcisse.
« Mon Dieu, pourquoi faut-il avoir un visage, un corps, une silhouette ?
«  Je rêve d’être l’homme invisible, capable de se glisser partout, de tout subir, de tout entendre, de tout noter en passant lui-même inaperçu.
« Les écrivains que j’admire, franchement, je n’ai jamais eu la curiosité de savoir la tête qu’ils avaient. C’est que je me fais de l’histoire des lettres une idée assez radicale qui accorde peu de place finalement aux écrivains eux-mêmes. Je crois que les œuvres s’engendrent les unes les autres au cours des siècles par génération spontanée. Illusions perdues a donné naissance aux Misérables, qui ont engendré eux-mêmes Crime et châtiment, etc.
« Balzac, Hugo, Dostoïevski… Qu’est-ce que vous en faites, me direz-vous ? Pas grand chose. Ils sont, selon moi, des déchets que leurs œuvres ont laissé tombé sous elles en se faisant. Des excréments pour parler net. Bien sûr, on peut s’intéresser à eux. Ecrire leur vie, raconter leurs amours. Scruter leurs visages. Cela s’appelle de la coprologie.
« Je m’y suis livré moi-même dans la forêt gabonaise. J’étais avec une équipe de zoologistes ; nous faisions des recherches sur les régimes alimentaires des divers animaux de la forêt. Nous récoltions des crottes de phacochère, de gazelle, de gorille, puis nous les analysions dans un laboratoire de fortune. Il n’ya pas de sot métier. »

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