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Marcel Bataillard s’expose « Chez Lola Gassin »

Palimpseste, scholie, lapidaire… Sur les petites fiches de présentation de la toute dernière exposition de l’artiste Marcel Bataillard « Version originale sous-titrée », trois mots nous donnent les clés d’un style qui fait l’homme. C’était jeudi 23 avril dernier,  « Chez Lola Gassin », un vernissage qui faisait appartement comble dès l’ouverture. Pour une expo photo à double entrée : Je suis une légende et Au passage. Trois mots pour un style donc. La personnalité tout d’abord, les trois mots, autant que le choix d’une galerie intimiste, sans pas de porte, nous renvoyant à ces qualités rares d’humilité, de discrétion et d’économie de parole qui caractérisent Marcel Bataillard, que je ne connaissais principalement jusque là que comme Directeur Artistique du magazine Couleur Nice. Pas de doute, Marcel Bataillard adopte bel et bien ici la posture du scholiaste anonyme, et non celle de l’exégète cité. Mais trois mots qui donnent les clés, outre d’un fort bel appartement d’esthète, d’un angle de création photographique qui joue sur le second degré, le filigrane, la transparence, le sens sous le sens. Mieux : sur la co-création.

Pour côtoyer quotidiennement illustrateurs, photographes, DA et autres plasticiens, je sais combien il faut faire confiance en leur extrême pertinence à revivifier les mots. Parfois bien plus créativement que nous autres soi-disant professionnels du verbe. Homme d’image, homme de peu de mots, dit-on. Oui, mais quels mots ! Côté cuisine, entrons si vous le voulez bien sur l’expo au titre tout en auto-dérision : Je suis une légende. Aucun rapport avec Will Smith, ni avec une quelconque dimension apocalyptique, mais « une suite d’images, du poétique au politique, qui sont autant d’aphorismes visuels ». Si les photos, dépourvues « d’unité technique, thématique ou stylistique » nous touchent directement, et pour des raisons aussi différentes que la lumière, la dimension graphique ou le jeu des situations, les « scholies de Marcel » créent à chaque fois de singulières ouvertures esthétiques. Un principe de mise en page au millimètre, dans un jeu d’équilibre idéal entre visuel et mots : Marcel ne bataille jamais avec le verbe, mais excelle à lui offrir la dimension qui fait mouche. « Penser à autre chose et faire le contraire – SCHOLIE 1453 » : des aphorismes visuels qui créent une rupture intérieure, un vertige du mental, à l’instar d’authentiques koans.

Côté salon, les œuvres photographiques regroupées sous le titre Au passage semblent s’inscrire dans le prolongement de la performance de l’artiste, initiée en 1993, sur le thème de la vision, la voyance, et plus particulièrement sur la cécité. Cette série consiste en effet en un « relevé photographiques de fenêtres et de portes aveugles ou aveuglées croisées ici et là depuis 2004, tant en France qu’à l’étranger. Chaque photo fait face à l’inscription du lieu et de l’heure de la prise de vue. » Depuis 2004, ces photos glanées au passage sont précisément des anti-passages. Aucune « échappée » ni « regard » d’un point de vue purement architectural. Mais des murs dans les murs évoquant les rapports « parfois harmonieux, parfois houleux » de l’homme avec son habitat. Aucun sentiment anxiogène cependant dans cette promenade aux quatre coins de la planète que facilite un traitement sépia couleur pierre de l’ensemble des clichés. En effet, comme le montre le passage de Nîmes (17 :11), ces surfaces planes libèrent paradoxalement chez l’Homme une expression et une créativité tantôt rebelle tantôt malicieuse (ci-dessous). D’autres perspectives se font, techniquement, « jour ». D’autres stratégies viennent ajourer ces murs. L’uniformisation d’ambiance, au profit d’une géographie de planis-pierre (oui, j’ai osé), la dimension intemporelle, est mise en balance avec l’heure exacte de la prise de vue. A l’universelle poésie de l’habitat muré répond le témoignage d’un vécu singulier. Entre tableau et reportage.

On eût aimé bien sûr en voir davantage sur place ce jour-là. Mais cette approche lapidaire et le principe d’une expo bouche-à-oreille, avec visite sur rendez-vous, est à l’image d’un artiste protéiforme et subtil reconnu, qui depuis longtemps, entre Nice et Arles, s’expose mais jamais ne s’impose…

Site internet de Marcel Bataillard : www.marcelbataillard.com

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« Physicalité du désœuvrement » à la Maison Européenne de la Photographie

L’exposition à la Maison Européenne de la Photographie présente une centaine de photographies et montre pour la première fois le travail réalisé par Grégoire Korganow dans une vingtaine de prisons françaises. Sans pathos et loin de l’aspect anecdotique de l’histoire personnelle, c’est un travail à la fois sensoriel et très précis sur l’enfermement que livre Grégoire Korganow.

« En 2005 et 2006, J’ai suivi les vies suspendues des familles de détenus de la prison de Rennes. Je les ai photographiées lors d’un procès d’assises, d’un parloir sauvage, d’un déménagement pour se rapprocher du lieu d’incarcération. J’ai raconté leur intimité, leur solitude, leur vie à côté de la prison.

Depuis 2011, en qualité de Contrôleur des Lieux de Privation de Liberté en France, je pénètre au cœur de l’enfermement. Je traverse le mur. J’ai visité près d’une vingtaine d’établissements pénitenciers. Je reste entre cinq et dix jours dans chaque prison. Je peux tout photographier, l’intérieur des cellules, la cour de promenade, les parloirs, les douches, le mitard (quartier disciplinaire)… Le jour, la nuit. Aucun lieu ne m’est interdit.

La prison, espace inaccessible au regard, suscite le fantasme. La réalité que j’y ai éprouvée est peu spectaculaire. Certes, la violence s’exerce dans les zones d’ombre et les cours de promenade. L’enfer de l’incarcération tient aussi à l’accumulation et la répétition de traitements indignes qui transforment l’ordinaire en cauchemar : les règles avilissantes, la solitude, la promiscuité, les portes des cellules fermées en permanence, le temps passé à ne rien faire, des journées, des semaines, des mois, vides. C’est cette intimité de l’enfermement que je cherche à photographier en couleur, de façon frontale, directe, sans effet. Je ne m’attache pas à une action ou à une anecdote. Je procède par petites touches, je m’imprègne de la géographie des lieux, de la lumière, des sons, des odeurs, des récits des détenus…

Je saisis l’indicible, le temps qui s’arrête, la vie qui rétrécit, qui s’efface.

Je ne montre aucun visage. Je ne raconte pas d’histoire. Je me concentre sur la perception physique de l’enfermement. Je m’en tiens au traitement des individus et de leur intégrité. Je m’en tiens à ce que la spatialité, les mouvements, les postures, les marques corporelles révèlent de la condition carcérale aujourd’hui. Je scrute les gestes répétés qui naissent dans ces lieux sans horizon. Je contemple avec effroi la physicalité du désoeuvrement, du désespoir et de la résignation.»

Grégoire Korganow

(Exposition « PRISONS » à la Maison Européenne de la Photographie, à Paris, du 4 février au 5 avril 2015)

Site web : www.korganow.net/fr

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