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« Adieux » : manifeste pionnier pour un journalisme engagé

(…) Tels sont mes adieux. Mais, je le confesse, au moment de remettre mon grand sabre au fourreau, je suis pris du regret de la bataille, malgré les lassitudes et les dégoûts qu’elle m’a souvent apportés.
Depuis plus de quinze ans, je me bats dans les journaux. D’abord, j’ai dû y gagner mon pain, très durement ; je crois bien que j’ai mis les mains à toutes les besognes, depuis les faits-divers jusqu’au courrier des Chambres. Plus tard, lorsque j’aurais pu vivre de mes livres, je suis resté dans la bagarre, retenu par la passion de la lutte. Je me sentais seul, je ne voyais aucun critique qui acceptât ma cause, et j’étais décidé à me défendre moi-même ; tant que je demeurerais sur la brèche, la victoire me semblait certaine. Les assauts les plus furieux me fouettaient et me donnaient du courage.
A cette heure, j’ignore encore si ma tactique avait du bon ; mais j’y ai au moins gagné de bien connaître la presse. Mes aînés, des écrivains illustres l’ont souvent foudroyée devant moi, sous de terribles accusations : elle tuait la littérature, elle traînait la langue dans tous les ruisseaux, elle était l’agent démocratique de la bêtise universelle. J’en passe et des plus féroces. J’écoutais, je songeais que, pour en parler avec cette rancune, ils ne la connaissaient pas ; non, certes, qu’elle fût absolument innocente de tout ce qu’ils lui reprochaient, mais parce qu’elle a des côtés puissants et qu’elle offre des compensations très larges. Il faut avoir longtemps souffert et usé du journalisme, pour le comprendre et l’aimer.
A tout jeune écrivain qui me consultera, je dirai : « jetez-vous dans la presse à corps perdu, comme on se jette à l’eau pour apprendre à nager ». C’est la seule école virile à cette heure ; c’est là qu’on se frotte aux hommes et qu’on se bronze ; c’est encore là, au point de vue spécial du métier, qu’on peut forger son style sur la terrible enclume de l’article au jour le jour. Je sais bien qu’on accuse le journalisme de vider les gens, de les détourner des études sérieuses, des ambitions littéraires plus hautes. Certes, il vide les gens qui n’ont rien dans le ventre, il retient les paresseux et les fruits secs, dont l’ambition se contente aisément. Mais qu’importe ! Je ne parle pas pour les médiocres ; ceux-là restent dans la vase de la presse, comme ils seraient dans la vase du commerce ou du notariat. Je parle pour les forts, pour ceux qui travaillent et qui veulent. Qu’ils entrent sans peur dans les journaux : ils en reviendront comme nos soldats reviennent d’une campagne, aguerris, couverts de blessures, maître de leur métier et des hommes.

Les meilleurs d’entre nous, aujourd’hui, n’ont-ils point passé par cette épreuve ? Nous sommes tous les enfants de la presse, nous y avons tous conquis nos premiers grades. C’est elle qui a rompu notre style et qui nous a donné la plupart de nos documents. Il faut simplement avoir les reins assez solides pour se servir d’elle au lieu qu’elle ne se serve de vous. Elle doit porter son homme.
Ce sont là, d’ailleurs, des leçons pratiques que les plus énergiques paient très cher. Je parle pour moi, qui l’ai souvent maudite, tellement ses blessures sont cuisantes. Que de fois je me suis surpris à reprendre contre elle les accusations de mes aînés ! Le métier de journaliste était le dernier des métiers ; il aurait mieux valu ramasser la boue des chemins, casser des pierres, se donner à des besognes grossières et infâmes. Et ces plaintes sont ainsi revenues, chaque fois qu’un écœurement m’a serré à la gorge, devant quelque ordure brusquement découverte. Dans la presse, il arrive qu’on tombe de la sorte sur des mares d’imbécilité et de mauvaise foi. C’est le côté vilain et inévitable. On y est sali, mordu, dévoré, sans qu’on puisse établir au juste s’il faut s’en prendre à la bêtise ou à la méchanceté des gens. La justice, ces jours-là, vous semble morte à jamais ; on rêve de s’exiler au fond d’un cabinet de travail bien clos, où n’entrera aucun bruit du dehors, et dans lequel on écrira en paix, loin des hommes, des œuvres désintéressées.
Mais la colère et le dégoût s’en vont, la presse reste toute puissante. On revient à elle comme à de vieilles amours. Elle est la vie, l’action, ce qui grise et ce qui triomphe. Quand on la quitte, on ne peut jurer que ce sera pour toujours, car elle est une force dont on garde le besoin, du jour où l’on en a mesuré l’étendue. Elle a beau vous avoir traîné sur une claie, elle a beau être stupide et mensongère souvent, elle n’en demeure pas moins un des outils les plus laborieux, les plus efficaces du siècle, et quiconque s’est mis courageusement à la besogne de ce temps, loin de lui garder rancune, retourne lui demander des armes à chaque nécessité de bataille.

Émile Zola,
LE FIGARO, édito « ADIEUX  » du jeudi 22 septembre 1881

Lire l’édito dans son intégralité
sur RETRONEWS, le site de presse de la BnF

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« Sa majesté désire que s’assemblent dans ses villes et villages et dans le plus bref temps les habitants pour conférer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que des moyens et avis qu’ils auront à proposer pour retrouver le calme et la tranquillité dont nous sommes privés depuis longtemps. »
Convocation par Louis XVI des états généraux, le 24 janvier 1789

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