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Se libérer du regard de l’autre…

Il n’est pas de réflexion sur la liberté qui ne puisse faire l’économie du regard de l’autre, du jugement d’autrui. Pour être passé du statut social de débile moyen à celui de philosophe édité, Alexandre Jollien rappelait cette vérité lors de la dernière Parenthèse inattendue de Frédéric Lopez mercredi dernier sur la 2. Oui, toute quête de liberté est quête d’identité. D’identité propre. Un processus plus ou moins aisé, selon les données de départ, de désengagement à l’égard d’étiquettes et de projections qui peuvent nous façonner de l’extérieur. Ainsi, selon les professionnels du handicap (psys, médecins…) qui se sont « occupés » du cas Alexandre Jollien, le QI scientifiquement évalué de ce dernier associé à son handicap physique ne pouvaient le mener, au mieux, qu’au façonnage de boîte en cartons dans un CAT helvète.

C’est un peu la même histoire que nous raconte un autre Alexandre dans sa toute dernière pièce : « Croisière dans la baie de Sidney ». Auteur de nombreuses pièces abondamment jouées (Antithérapie, La propriété c’est le vol, L’art d’accommoder les restes…), Alexandre Papias est aussi un ami que j’ai eu la chance de rencontrer lorsque ma femme était encore comédienne. Un ami que nous avons invité à dîner il y a 2 semaines et qui a débarqué avec cette nouvelle pièce qui sentait encore l’encre fraîche. De quoi s’agit-il ici ? De comédie d’abord, puisque c’est le genre dans lequel Alexandre Papias exprime depuis longtemps ses talents d’auteur pour notre plus grand plaisir. Mais encore. De racisme tout simplement. Enfin, de racisme en négatif pour être plus précis : Kader, probablement exaspéré par des années de xénophobie anti-arabe, va se renier, au point même de se grimer, pour endosser l’identité de Kay, informaticien aux allures de surfeur australien. Je ne vous en dit pas plus car les pièces d’Alexandre se savourent d’autant mieux qu’on se laisse surprendre scène après scène, acte après acte. Toujours cette efficacité dans les dialogues, ces répliques en demi-volée, cet humour décapant, cette écriture alerte. Il me tarde déjà d’aller la voir jouée (c’est déjà en projet) tant je m’étais régalé avec « La propriété c’est le vol ».

Mais revenons à nos moutons (c’est le cas de le dire, je crois). Car la pièce d’Alexandre Papias m’a renvoyé à une expérience plus personnelle : celle de mon arrivée à Madagascar, à l’âge de 10 ans, pour y vivre à la  malgache, loin des coopérants et de l’Alliance Française, en digne fils de feu mon père adoptif. Je me souviens de cette terrible différence faisant irruption dans ma vie, s’imprimant brutalement dans mon quotidien, blanc sur noir. Je me souviens des quolibets et autres comptines revanchardes à l’attention du descendant de colon : « l’étranger-qui-n’a-plus-de-pain-au-visage-cramoisi-au-grand-nez-aux-oreilles-rouges-qui-n’aime-pas-le-gras-de-viande-et-qui-pète-au-marché ». Il est vrai que, durant plus de 60 ans, la France s’y est très souvent mal comporté. Et pas seulement en 1947.  Je me souviens comme hier du premier matin de mon arrivée dans ma nouvelle école à Antananarivo, dont les 2000 élèves allaient désormais compter aussi un p’tit blanc, les enfants faisant cercle autour de moi, je me souviens comment on touchait mes cheveux lisses dans les bus… Cette envie de disparaître, de m’enfouir au plus profond sous la terre. Moi aussi, j’ai fait un peu comme Kader. Je me suis dépêché de me fondre dans la masse : de parler couramment la langue de l’Ile Rouge, de taquiner le ballon rond pieds nus, de procéder à cette petite opération qui faisait de moi un homme, un vrai, jusque dans les vestiaires. La première chose que j’ai faite quand je suis revenu en France 7 ans plus tard ? Manger un sandwich dans un parc public : tout le monde se foutait éperdument de ma présence. J’étais redevenu invisible : le bonheur ! Bien sûr, cette expérience m’a enrichi plus qu’elle ne m’a pesé. J’aime Madagascar comme ma deuxième patrie et surtout, précision importante : les malgaches m’ont accueilli avec chaleur et bienveillance, comme un des leurs. C’est ça que je garde en moi aujourd’hui, comme un appel récurrent à faire le voyage dans l’autre sens, vers la lumière inimitable des hauts plateaux. Mais voilà, souvent, même au milieu des mes meilleurs potes, de mes cousins préférés, de la jolie lycéenne secrètement convoitée : je me trouvais… moche. L’éternelle histoire du vilain petit canard…

C’est ainsi que certains regards extérieurs peuvent fausser notre propre perception de nous-même, peuvent parfois nous figer dans ce que nous ne sommes pas. C’est ainsi que certains statuts peuvent nous statufier littéralement. Etre l’aîné ou le cadet de la fratrie, résider dans les beaux quartiers ou venir de « la cité »… Qu’il s’agisse de projections parentales héritées de l’enfance ou d’étiquettes sociales apposées par l’Histoire, nous pouvons être tentés de renier ce que nous sommes vraiment par seul souci d’intégration, par stratégie de survie mimétique.

Kader saura-t-il échapper à ce déterminisme qui lui colle à la peau ? Réponse pour l’instant aux éditions « Librairie théâtrale »…