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JOËL KRAIF

Le Taï-Chi-Chuan thérapeutique

Pratiquant de Taï-Chi-Chuan depuis 22 ans, Joël Kraif enseigne la forme Yang sur l’agglomération niçoise autour des fondamentaux de cette discipline chinoise que l’ont fait remonter aux premiers philosophes taoïstes. A ses cours traditionnels, il a ajouté des interventions auprès d’établissements azuréens accueillant un public fragilisé par de graves maladies : Alzheimer, Parkinson, infarctus, cancers… Faut-il rappeler que le Taï-Chi-Chuan est considéré comme un outil de la Médecine Traditionnelle Chinoise, au même titre que l’acupuncture ou le tuina (massages chinois) ?

Une « gymnastique chinoise »… Pour bien des personnes qui observent les pratiquants de Taï-Chi-Chuan de plus en plus nombreux dans les parcs, telle est la définition la plus spontanée qui se présente. Ce qui est à la fois vrai et incomplet puisque cet « art interne » possède de multiples facettes selon les objectifs de pratique : à la fois gymnastique de santé, art martial (étymologiquement « Boxe du faîte suprême ») et voie spirituelle. L’enjeu du Tai-chi-chuan est davantage dans un affinement de l’énergie vitale ou Chi que dans la perspective de réalisation d’un grand écart facial… A Nice, nous avons rencontré un enseignant de Taï-Chi-Chuan investi sur l’ensemble de ces dimensions. Depuis 15 ans, le cours de Joël Kraif à l’Espace Magnan vise « l’acquisition d’un ensemble d’outils de base, destinés à développer et à consolider les aspects fondamentaux qui sont au cœur de toutes les disciplines d’inspiration taoïstes, internes ou externes. » On y pratique les 5 mouvements d’échauffement, les 37 mouvements de l’enchaînement court, la fameuse poussée de main ou tuishou, le travail du quick fist et même les armes (bâton notamment). Joël Kraif, élève de Patrick Kelly, lui-même élève proche du célèbre maître Huang, enseigne la forme Yang : « la posture est très centrée, très droite par rapport à d’autres styles. » Pour lui, quelles que soient les approches, le Taï-Chi-Chuan est avant tout un travail de connexion : « connexion avec soi-même, avec les autres et avec l’univers ».

Alzheimer, Parkinson, réadaptation fonctionnelle…

Depuis près de 10 ans, outre ses cours traditionnels sur Nice et les environs (Carros, Vence, Cagnes-sur-Mer, Saint Jeannet), Joël Kraif s’est engagé plus avant encore dans sa pratique qu’il a placée au service non plus seulement de l’entretien de la santé mais aussi du rétablissement de cette dernière. Un Taï-Chi-Chuan thérapeutique aux bénéfices aujourd’hui reconnus sur des pathologies graves comme le Parkinson et la maladie d’Alzheimer. Pour lui, tout a commencé à la maison de retraite La Rosée, à Nice. Le bouche-à-oreille a fait le reste, et il intervient aujourd’hui sur quatre établissements. Ce matin-là, c’est à la Plateforme d’Accompagnement et de Répit niçoise, de l’association France Alzheimer 06, qu’il nous donne rendez-vous pour un cours auprès de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Les Plateformes de Répit ? Un dispositif issu du vaste Plan Alzheimer, initié en 2008, tourné vers les aidants en vue de répondre à leurs trois besoins principaux : ressources, répit et réseau. Pour Dominique Millo, Psychologue Coordinatrice de cette plateforme, le Taï-Chi-Chuan a toute sa place dans son programme quotidien d’activités : « nous avons appris dans nos cours et conférences que c’est le sport qui est le plus préconisé pour la maladie d’Alzheimer. D’abord parce que c’est un excellent exercice de mémoire : il y a une séquence de gestes à retenir. Ensuite parce que c’est relaxant et doux. » Ce matin, malades et aidants se mêlent en un petit groupe d’une dizaine de personnes. Ambiance concentrée mais détendue, on se stimule un peu entre pratiquants. Et Joël Kraif, s’il reprend la trame habituelle de son cours, s’adapte au rythme et au niveau de chacun : « il y a avec ce type de public, une plus grande difficulté à communiquer, il faut réussir à les mettre en confiance pour obtenir un échange. Il y a une attention particulière à apporter à chacun. Du coup, j’accorde plus d’écoute encore qu’avec les élèves de mes cours classiques. Comme vous l’avez vu ce matin, je leur ai fait faire l’exercice de poussée de main ou celui de l’algue (exercice à deux d’absorption de poussée sur différentes parties du corps) : c’est justement pour les faire entrer dans cette notion d’échange et d’écoute. »

Reconnu et préconisé par les neurologues

Mais au fait, de façon générale, quels sont les bénéfices concrets du Taï-Chi-Chuan qui lui vaut une telle recommandation sur des pathologies aussi graves, à commencer par celle des neurologues ? Selon Joël Kraif, il y a d’abord cette dimension de lenteur et de douceur : « on est vraiment dans un paradoxe : c’est à la fois une pratique difficile mais accessible à des personnes atteintes de ce type de maladie. » Trois grands bénéfices de la pratique ont été identifiés selon lui : «  C’est d’abord une pratique qui augmente la qualité du schéma corporel à travers le renforcement de la musculature au niveau des jambes et la notion de situation dans l’espace. Ensuite, sur le plan physiologique, le Taï-Chi-Chuan favorise la circulation du sang, des liquides organiques et de l’énergie dans le corps. Enfin, sur le plan psychologique, il aide efficacement au « centrage » ainsi qu’à une meilleure interaction entre soi et ses propres émotions. On est clairement dans la maîtrise de soi à travers cet art du relâchement. Avec le Taï-Chi-Chuan, on entre en effet dans une attitude d’acceptation : ne pas repousser ni s’opposer à ce qui vient mais essayer de l’accompagner. » C’est précisément la consigne qu’il donne ce matin lors de l’exercice de poussée de main : ne jamais s’opposer à la force de l’adversaire, aller toujours dans son sens.

Trouver l’attitude interne juste

Au centre de réadaptation fonctionnelle de la Maison des Mineurs de Vence, un public différent vient profiter de ces bienfaits reconnus. Opération du cœur, problèmes pulmonaires suite à un cancer… Des personnes fragilisées dans leur corps viennent retrouver confiance dans le mouvement. Et ça marche. Deux personnes de cet établissement qui avaient subi un infarctus sont aujourd’hui élèves de ses cours classiques : « ce sont des personnes qui ont décidé de se prendre en charge, leur pratique s’inscrit dans une logique d’auto-soin en prolongement de leurs traitements par les médicaments. Ce sont des gens qui ont décidé d’avoir une approche globale du corps par rapport à la santé. Du reste, pour moi, voir des personnes en train d’améliorer leur équilibre m’apporte une plus grande satisfaction que de les faire devenir de grands experts en arts martiaux. » Un esprit de transmission qui est selon lui la plus proche de la dimension spirituelle du Taï-Chi-Chuan dont le but principal est « l’ouverture du cœur » : « on touche là à l’essentiel de la pratique. Ce n’est pas New Age, c’est du réel ! Si on veut se connecter réellement aux autres, être dans l’écoute, le partage, c’est là que la notion de niveaux disparaît : des débutants, des malades, ou des personnes diminuées peuvent apporter autant que de grands experts. » Dans la poussée des mains, loin de lui donc l’idée d’aller chercher podiums et médailles : « il s’agit de trouver l’attitude interne juste. Le Taï-Chi-Chuan est précisément une quête de justesse, d’honnêteté. Comme disent les maîtres : « to be upright inside ! »

http://www.joelkraif.wordpress.com

Tél 06 42 62 01 79

(Article paru Couleur Nice N°21, Automne 2014)

Crédit Photo : Jean-Marc Nobile