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Merveilleux le chemin de Han Shan

J’annonçais solennellement dans un post récent ne pas travailler pour Philo Magazine. A vrai dire, ce blog n’est sponsorisé par aucune marque, organe de presse ou éditeur quelconque. Ainsi, les éditions MOUNDARREN ne sont-elles en rien commanditaires des articles qui les concernent. Je prends ces précautions car, après Lu Yu, la deuxième personnalité qui vient enrichir ma catégorie « figure de liberté » est Han Shan. Laquelle figure en bonne place du catalogue de cet éditeur spécialisé « Poésie chinoise, Haïkus, zen & Tao ».

Han Shan est un personnage mi-légendaire mi-historique, qui aurait vécu au VIIIème siècle au sud de la baie de Hang Chow, à la pointe Est de la Chine.  Comprenez : Son existence est attestée par quelques témoignages, dont celui d’un haut mandarin de l’époque, et en même temps fait l’objet d’un véritable culte tant taoïste que bouddhiste. Deux vagues de textes qui lui sont attribués semblent confirmer qu’un homme exceptionnel aurait bel et bien établi son ermitage sur la «montagne froide» qui lui donne son nom, avant que quelques moines de la tradition Ch’an ne signent plus tard sous ce même nom une série de textes au style plus formaté.

De fait, c’est le style simple et direct du Han Shan historique qui a longtemps contribuer en Chine à éclipser  le poète au profit de la figure religieuse. Il faudra attendre le XXème siècle, et notamment la traduction par Gary Snider de vingt-quatre de ses poèmes, pour que cette poésie refasse surface et intéresse les universitaires. Des Clochards Célestes de Kerouac au Fool on the Hill des Beattles, notre ermite excentrique et dépenaillé était devenu un modèle de la contre-culture américaine.

Ce qui me touche le plus, tant dans la biographie supposée de cet homme (une vie de famille, une carrière avortée de fonctionnaire, une rupture avec les siens) que dans ses écrits, c’est que la liberté qui colore puissamment la deuxième partie de sa vie n’est pas sans prix. Il y a des moments de doute, de grande solitude. Il y a des moments de mélancolie. Seul sur sa montagne, cet homme traditionnellement décrit comme hilare et hirsute, est un homme qui considère à la fois la vanité du « monde de poussières » non sans rester insensible au temps qui passe et aux êtres qui disparaissent : « (…) la vie d’un homme est comme le champignon du matin, quelques dizaines d’années tout au plus (…) ». Cet homme qui semble avoir eu accès à une intuition profonde et durable de la liberté intérieure, cet être érigé en bodhisattva de la sagesse, était avant tout un être humain de chair de sang et de larmes…

J’aime à penser qu’un tel être a existé, comme a toujours été attestée dans toutes les régions du monde l’existence d’ermites à la sagesse singulière.

Les références au Taoïsme ainsi qu’au bouddhisme Ch’an, « subtile infusion de l’enseignement du Bouddha dans la pensée taoïste » (Moundarren), sont claires dans la poésie de Han Shan. S’y expriment cependant une liberté de ton et une authentique indépendance vis-à-vis de ces deux spiritualités. A vrai dire, il y a dans cette poésie tous les indices d’un éveil authentique.

Oui, j’aime à penser que de tels êtres ont existé et existent réellement. Quand je lis cette poésie, un profond et vaste sentiment de liberté m’envahit. Et peut importe précisément à ce niveau les références religieuses puisque « quand on entre au cœur d’une religion, on entre au cœur de toutes les religions » (Gandhi). Et puisque surtout les religions n’ont de toutes façons pas le monopole de l’éveil à notre nature profonde…

Voilà dans le monde un lettré intelligent,

Qui explore avec diligence les textes obscurs

Au-dessus des trois pointes* seul il se dresse

Dans les six arts il surpasse tous les autres

Son allure distinguée prédomine

Son esprit s’élève au-dessus de la foule

Mais ne saisissant pas la réalité ici-maintenant,

Ballotté par les phénomènes il demeure confus égaré

(Han Shan)

*Les trois pointes sont celles du pinceau, de la lance et de la langue

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photopochuyi

La voie du moyen ermite.

Au printemps 2015, j’avais offert à l’un de mes meilleurs amis, mon livre de chevet préféré : Lu Yu, le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise (Moundarren). Dans son édition reliée à la chinoise ! Oui, carrément. Témoigner d’une amitié sincère c’est parfois se départir de ce qui nous est le plus cher. Car depuis que j’ai rencontré Lu Yu, je le considère comme mon maître le plus proche. Ou plus que ça encore, pour le libertaire que je pense être : comme un ami. J’ai déjà écrit un post là-dessus. Oui, je considère Yu Lu comme un être inspirant et à ce point familier que je serais prêt à prendre le prochain vol pour Hangzhou, cap sur la Mer de Chine Orientale, si nous n’étions également séparés par neuf siècles. Je ferai peut-être un jour ce pèlerinage, comme j’aimerais également le faire aussi vers Concord sur les traces de Thoreau. Et sur les traces d’une autre Amérique. Hum…

Bref, peu après la rentrée 2016, me voilà passant commande aux éditions Moundarren. Au téléphone, je tombe directement sur Hervé Collet, fondateur de cette très belle maison spécialisée dans les ouvrages «  sur la contemplation poétique du monde, d’inspiration tao et zen ». Les éditions Moundarren m’avaient fait rencontrer 24 ans plus tôt, un autre maître du Chan : Han Shan, alias The fool on the hill des Beatles. Le bouddhisme Ch’an, une vraie rencontre pour votre serviteur comme « subtile infusion du bouddhisme dans le taoïsme ». Nous conversons un long moment avec Hervé Collet, éditeur mais aussi traducteur, et même relieur à l’ancienne, des ouvrages de son catalogue. Une belle rencontre là aussi, avec un passionné qui n’a pas hésité à ajouter généreusement à ma commande deux ouvrages dont un livre sur un autre poète chinois de la Porte Vide (formulation désignant le bouddhisme Ch’an, qui est le bouddhisme Zen des japonais) : Po Chu YI, un homme sans affaires. Avec ce colis, un mot très court d’Hervé Collet : «  Joyeuse lecture ». Tout l’esprit du Ch’an est là…

Du coup, avant de regoûter aux vers revivifiants de Lu Yu, je me suis plongé dans la découverte de ce poète qui évolua dans la même région de Chine que Lu Yu, juste cinq siècles plus tôt. Je parlerai de lui ici une autre fois car ce post est déjà long et je souhaiterais plutôt vous faire partager un de ses poèmes sur lequel je suis littéralement tombé en arrêt : Le moyen ermite. Je crois que j’attendais ce texte depuis très longtemps. Je crois que si Han Shan, Lu Yu et Po Chu Yi ont vécu chacun à leur manière la voie du moyen ermite, il me plaît bien d’imaginer que je puisse prochainement faire de même. Oh, bien sûr, ce n’est pas en venant de créer un magazine engagé que je vais pouvoir goûter de sitôt à la plénitude particulière de cette voie. Mais oui, tout mon être se projette « naturellement » dans cette voie où il n’est pas question de quitter sa famille ni son pays, même si l’on a quitté depuis longtemps la maison de son père (Genèse, 12 :1). Peu convaincu depuis longtemps que, pour se réaliser spirituellement, se relier au sacré, il faille nécessairement tout quitter pour suivre un prophète. Oui, la voie de l’ermite moyen, probablement aussi celle de Vimalakirti, un disciple du Bouddha qui fut « le saint laïc par excellence, libre et d’une intelligence pénétrante. Par son exemple, Vimalakirti nous montre que l’éveil à notre nature profonde, originelle, est compatible avec une vie « dans la famille », par opposition au moine « hors de la famille », au cœur même du monde et des hommes. Le tout est de ne pas être le jouet des passions ni emporté par l’agitation générale. » (Po Chu Yi, un homme sans affaires, p.87).

Dans la famille, hors la famille… Chaque voie est respectable. Celle de Narcisse comme celle de Goldmund. Pour ma part, je me sens clairement en accord avec ma nature profonde en ayant opté pour celle de Goldmund. Voici donc, enfin, ce qu’a écrit Po Chu Yi sur cette voie du moyen ermite. Lumineuse lecture !

 

Le moyen ermite

Le grand ermite habite au milieu de la Cour et du marché

Le petit ermite retourne dans les montagnes sauvages

Mais dans les montagnes sauvages, la solitude est trop pesante,

Et au milieu de la Cour et du marché, la clameur trop incommodante

Il est préférable d’être un moyen ermite,

En retrait à un poste détaché

C’est à la fois comme être dans le monde et s’en retirer

Pas trop occupé ni trop oisif

Sans se fatiguer le cœur ni user ses forces,

Mais épargné par la faim et le froid

Toute l’année sans obligation officielle,

Pourtant tous les mois on touche un salaire

Si on aime grimper,

Au sud de la ville, il y a les montagnes en automne

Si on aime flâner,

A l’est de la ville il y a le parc au printemps

Si on aime s’enivrer,

De temps à autre on est invité à un banquet

A Lo-Yang il y a beaucoup de gentilshommes,

Avec qui parler joyeusement et sans retenue

Si on veut s’allonger tranquillement,

Il n’y a qu’à bien fermer le portail

Ainsi plus de visiteurs, avec carrosses et chevaux,

Arrivant inopinément devant la porte

Dans la vie d’un homme,

Il est difficile de n’avoir que le bon côté des choses

Humble, on souffre du froid et de la faim

Prospère, on est accablé par les soucis et les tracas

Il n’y a que le moyen ermite, sans aucun doute,

Pour installer son corps dans le bonheur et la paix

Echec et réussite, abondance et manque,

On se tient à égale distance des quatre

 

Po Chu Yi (772-846)

Crédit photo : Marie Robinson

Commander le livre aux éditions Moudarren

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