Archives mensuelles de février, 2020

Pour un futur sans adjectif. Pas sans liberté.

 » (…) Que les gouvernements, celui d’aujourd’hui comme les autres, n’aiment pas la liberté, n’est pas nouveau. Les gouvernements tendent à l’efficacité. Que des populations inquiètes du terrorisme ou d’une insécurité diffuse, après un demi-siècle passé sans grandes épreuves et d’abord sans guerre, ne soient pas portées à faire le détail n’est pas davantage surprenant. Mais il ne s’agit pas de détails. L’État de droit, dans ses principes et dans ses organes, a été conçu pour que ni les désirs du gouvernement ni les craintes des peuples n’emportent sur leur passage les fondements de l’ordre politique, et d’abord la liberté. C’est cette conception même que, de propagande sécuritaire en renoncements parlementaires, nous voyons depuis vingt ans s’effacer de nos mémoires sans que personne ou presque ne semble s’affliger.
Je tiens pour vain l’exercice de l’indignation. L’indignation suppose je ne sais quel optimisme que je ne partage plus, l’idée qu’une protestation bien argumentée pourrait faire dévier le cours des choses. Nous n’en sommes plus là. Nous nous sommes déjà habitués à vivre sans la liberté.
Si l’on ne fait son ordinaire de la lecture du Journal Officiel, on n’a pas nécessairement l’occasion de mesurer l’effritement de l’édifice légal des libertés. Mais il suffit de sortir de chez soi. Il y a quelques semaines, deux cents personnes à peu près manifestaient, immobiles, place de la République à Paris, pour dire leur réprobation de l’action de la police dans la répression d’une soirée à Nantes, à l’issue de laquelle un jeune homme s’était noyé dans la Loire. Les forces de l’ordre représentaient trois fois leur nombre. Elles étaient surtout armées en guerre, le fusil d’assaut barrant la poitrine. Ce fusil était le HK G36 allemand, qui équipe la Bundeswehr depuis 1997 et qui, largement exporté, a servi aux forces déployées au Kosovo, en Afghanistan et en Irak. Il tire des munition de 5,56 millimètres selon trois modes de tir, rafale, rafale de deux coups ou coup par coup, avec une portée pratique de cinq cents mètres, une cadence de sept cent cinquante coups par minute, une vitesse initiale de neuf cent vingt mètres par seconde. Il s’agissait à l’évidence moins d’encadrer que d’intimider, d’exercer une pression de type militaire, comme on le ferait non sur des citoyens de son pays, d’un pays soumis au droit, mais sur les ennemis occupés d’un corps étranger dont on craindrait la révolte, l’embrasement soudain.
L’exercice de la liberté suppose aussi, s’il ne suppose pas seulement, cette apparence de civilité qui manifeste la certitude du bon droit, la légitimité démocratique des forces chargées de la répression. Je me suis souvenu du soulagement que l’on éprouvait, avant que ne tombe le rideau de fer, en passant de la Yougoslavie à l’Italie, de la Hongrie à l’Autriche, et même de la Bulgarie à la Turquie. A peine armés, les agents postés aux frontières étaient polis, et s’ils vous demandaient vos papiers ne semblaient pas vous menacer dans le même temps de la rétention administrative. Nous revenions dans les pays de la liberté.
C’est à ces choses que l’on voit à quel État on a affaire, s’il est civilisé, s’il est sûr de lui.

(…)

Tels sont les glissements progressifs de l’extase sécuritaire. Il suffit d’un article de loi apparemment inoffensif, d’un fusil d’assaut complaisamment exhibé dans les rues. C’est notre âme qui se voile. Nous pourrions nous en souvenir, nous qui élevons nos enfants dans le souvenir maudit des lois religieuses de la Restauration, des lois scélérates de la répression des menées anarchistes, des lois raciales du régime de Vichy, comme dans celui des horreurs commises par les marseillais ou les parachutistes de la Bataille d’Alger. Il n’en est rien. Notre devoir de mémoire ne vaut plus une fois la dissertation achevée.
Aussi pouvons-nous rentrer sans remords, une fois le passé devenu inoffensif rangé sur les étagères, dans l’éternel présent de la sécurité. Nous acceptons sans impatience que nos gouvernants ne voient plus dans cette République tant vantée, dans cette Constitution tant chérie, que le moyen commode d’assurer, comme disait Bernanos, le double épanouissement du corps préfectoral et de la gendarmerie. (…)  »

François Sureau, SANS LA LIBERTÉ, Tracts Gallimard N°8 (Septembre 2019)

Le bal des girouettes a commencé…

Pantalonnade. Tartufferie.

Mais comment avoir envie de qualifier autrement ce nouveau rendez-vous électoral français des Municipales 2020 ? A Nice en tout cas, car je ne peux que parler de mon village en la matière. Petit café ce matin à mon QG de la Brasserie Borriglione. Je peux le Nice Matin du jour ? Merci Monsieur, bonne journée. Direct sur la première double d’ouverture : deux magnifiques placards sur deux formations « de gauche ». Page de gauche : la liste PS. Page de droite : la liste EELV-AEI. Tout en bas du placard PS, un titre me choque : « Patrick Mottard (PRG) rejoint Estrosi ? ». Sûrement une tournure ironique. Que nenni. Quand la journaliste lui demande s’il confirme, il répond « malicieusement » : « Si je suis sur la liste ? Je vous donnerai la réponse jeudi ». C’est ce jour-là qu’Estrosi dévoilera en effet l’intégralité de sa liste. Il n’est donc pas choqué par la question. Et sa non réponse « malicieuse » est une réponse. Il l’envisage.

Alors, pour qui n’est ni niçois, ni expert dans la vie politique de cette sympathique petite métropole, Patrick Mottard c’était un peu, jusqu’à présent, le chevalier blanc de la « gauche de gouvernement » locale. Quand on est étiqueté radical de gauche, ça vous crédite immédiatement, à tort ou à raison, d’une éthique et d’une sincérité dans l’engagement progressiste. Même si tout le monde ne peut avoir la trempe d’une Taubira, Patrick Mottard aura été localement « l’autre Patrick ». Par opposition à un certain Patrick Allemand, pantouflard décomplexé des conseils municipaux successifs de la cinquième ville de France. Une opposition molle et sans panache. Certes, Patrick Mottard au fil des années n’a pas hésité à tacler la gauche de la gauche, qu’il considère en substance comme une adolescente attardée. Une gauche inutilement rebelle. Malgré tout, un homme qui aura su s’opposer avec suffisamment de mordant à un certain Peyrat. Et voilà donc que cette «figure de la gauche» niçoise se déclare disposée à rejoindre le grand bloc des droites derrière Estrosi. Les bras m’en tombent ! Une vraie farce ces élections. Plus que jamais ! Il n’est qu’à lire du reste les deux placards en question. Garnis de beau linge assurément.

Côté PS, Patrick Allemand qui se représente en dépit de sa mauvaise image notoire. L’opposant qui s’oppose « la fleur au fusil » dixit la journaliste. Que lit-on aussi ? Ah oui, Xavier Garcia et lui filent à nouveau le parfait amour. Le premier secrétaire du PS maralpin avait envisagé un temps une liste autour de son nom. Au final, le clash qui fait pschiiit entre les deux non figures de la gauche locale. Côté « écolos », pas mal de cafouillage selon l’autre journaliste de Nice Matin. Grâce à la présence de Sylvie Bonaldi (Association CAPRE06), les orientations sont claires quant aux exigences en matière d’environnement. Beaucoup moins claires par contre dès lors qu’il est question de logement et de social. Jean-Marc Governatori n’est « clairement pas » l’homme d’une telle vision. Là encore, EELV aura fait comme si cet homme n’était pas doté d’une réputation entâchée d’opportunisme. Etrange stratégie. Ces gens-là ont fait des études, disait Coluche… En tout cas, le séculaire projet de « République sociale », ils n’en ont cure !

Voilà. Pantalonnade et tartuferie plus que jamais donc. Un vrai bal de girouettes comme on en a rarement vu par ici !

Pour le coup, le grand spécialiste ès girouette qu’est Estrosi s’en sort avec le meilleur crédit cohérence. Derrière lui, depuis la défection de Ciotti : les Républicains, le centre, les Marcheurs… Bref, la droite tout simplement, unie plus que jamais. Le programme d’Estrosi a le mérite d’une très grande clarté : que Nice puisse jouer dans la cour des grands. Mé-tro-po-li-sa-tion ! Que Nice, en France dans un premier temps, à l’international dans un second, puisse s’affirmer comme une métropole qui pèse ! Avec comme axe stratégique de développement et d’aménagement : le tertiaire supérieur. Dans le cadre du projet de territoire Résidence de Journaliste (echos-vallee.fr), nous avions fait venir une urbaniste de la Métropole Nice Côte d’Azur au lycée Thierry Maulnier pour une présentation de celle-ci à nos reporters en herbe. Un mot était bien vite sorti, qui concerne l’enjeu de l’Eco-Vallée depuis son accès au statut d’OIN (Opération d’Intérêt National) en 2008 : puissance !

Mais je m’égare ! Revenons à nos nez rouges, nos masques rigolos et nos confettis hilarants.

Toujours dans le cadre de notre projet pédagogique Résidence de Journaliste, soutenu par la DRAC Paca, j’étais cette semaine en immersion au Collège Jules Romains pour trois jours de classe ouverte. Hayat et Safia nous ont fait un joli papier titré « Les élections municipales sont-elles importantes pour les habitants des Moulins ? ». Et pour les jeunes notamment… Allez leur expliquer que, malgré les spécialistes du retournage de veste ou les carriéristes incompétents, il est utile pour la démocratie de faire le déplacement au bureau de vote le plus proche. Donc, malgré les Mottard, Allemand, Garcia, ou Governatori. Malgré les Vardon, ex-skinhead habilement grimé en homme politique.

Triste constat, élections après élections : les politiques nous dégoûtent invariablement de la politique.

Puisque ces gens n’ont aucune forme de dignité, ni d’amour propre, nous leur demanderons simplement de nous épargner les leçons de morale. Justement parce qu’ils sont étrangers à la morale. Qu’ils se contentent de nous faire rire éventuellement dans leurs bouffonnades. Oui, ce sont des bouffons, ils doivent assumer cela. « Bouffon » : pas l’insulte des cités, le statut médiéval. Ceux qui font les choux gras de la presse satirique.

A Nice, dans le carnaval de ces nouvelles municipales, l’envie est forte de gueuler à ces clowns : « arrête ton char ! ». Peine perdue. Plus la farce est grosse, plus la caravane passe.

Heureusement, il nous reste les listes citoyennes. Je dis ça…

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