Aux petits guerriers de quatre ans…

H. n’a passé que deux heures de sa vie dans une garderie d’enfants. Elle avait quatre ans. Elle y est entrée comme un agneau à l’abattoir. Son visage à l’arrivée était aussi fermé que le manteau qu’elle portait. Quand on est venu la rechercher, elle n’avait pas fait un seul pas, pas prononcé un seul mot et n’avait permis à personne de lui enlever son manteau ou d’en défaire un seul bouton. Parfois un enfant entre dans une résistance absolue à toute vie sociale – et parfois, dans cette lutte entre son coeur et le mensonge dans lequel les gens, très tôt, pour éviter de trop souffrir, noient leurs âmes uniques, le petit guerrier triomphe. J’ai connu une épreuve semblable en entrant dans une école qui n’a de maternelle que le nom. Si j’ai hurlé pendant quinze jours, ce n’était pas tant d’être obligé de quitter ma mère que de l’effroi de ne rien comprendre à ce qui réjouissait les enfants de mon âge. Seul dans ma chambre, je regardais s’entrechoquer les atomes du visible et de l’invisible, et je rêvais sur les énigmes d’une vie dont j’ignorais encore que sa mortalité était sa plus sûre beauté. Dans la cour d’école, je ne retrouvais rien de l’infini et mes songes étaient mis à la diète. J’ai appris depuis ce temps à reconnaître les guerriers de quatre ans, même quand ils ont grandi : leur âme est restée vive, donnant un éclat à leur regard et un tranchant à leur parole. Je les aime pour n’avoir pas voulu de cette torpeur à laquelle la plupart des gens s’accoutument et que seule leur mort viendra rompre, aussi aisément que des ciseaux éventrant un oreiller.

Christian Bobin (Ressusciter, 2001)

Photo : Robert Doisneau
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