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PAS À PAS

                                    À Francis Herth

Oui d’ici
D’un seul pas
Nous rejoindrons tout.

Le tout nous rejoindrons,
D’un seul pas,
Ou de dix mille.

Pas à pas,
Par le plus bref trait,
Par le plus long cercle,
Nous rallierons tout.

Car depuis l’extrême bord,
Perçant le noir tourbillon,
Nous avait touché jadis,
La flamme initiale.

Par la voie ouverte,
Nous enjamberons l’abîme de l’oubli ;
Nous n’aurons de cesse
Que nous n’ayons regagné l’autre rive.

Pas à pas,
Par la voie obscure,
Par la voie nocturne,
Car c’est la nuit que circule incandescent
Le souffle originel,
Et que, par lui portés,
Nous réveillerons
Toutes les âmes errantes.
Voix de la mère appelant le fils perdu,
Voix de l’amante appelant l’homme rompu,
Trace de givre le long de sombres ruelles,
Trace de larmes le long des parois closes,
Le crève-cœur d’une étoile filante
Crevant l’enfance au rêve trop vaste,
Le trompe-l’œil d’une lampe éteinte
Trompant la longue attente
au regard trop tendre.

Si jamais une chaude paume s’ouvre à nous,
Serons-nous sauvés ?
Si jamais tendent vers nous les bras secourables,
Serons-nous réunis ?

Déjà les feuilles de sycomore ensanglantent la terre,
Les sentiers aux gibiers se découvrent glace et cendre,
Plus rien sinon plages noyées, marée montante,
Plus rien sinon le Rien par quoi un jour
Le Tout était advenu.

Lorsque les oies sauvages déchirent l’horizon,
Soudain proche est l’éclair de l’abandon.
Pour peu que nous lâchions prise,
L’ultime saison est à portée.
Désormais à la racine du Vide,
Nous ne tenons plus que par l’ardente houle,
Chaque élan un halètement,
Chaque chute un retournement,
Tournant et retournant, le cercle se formera
Au rythme de nos sangs ;
Un rebond encore
Où germe sera terme,
Et terme germe,
En présence du temps renouvelé.

Oui d’ici,
D’un pas de plus,
Nous rejoindrons tout.

Au royaume de l’infini, la moindre lueur
Est diamant, et tous est constellé.
D’un instant à l’autre, nous sauverons
Ce qui est à sauver,
Du corps indivisible
Rongé de peines, de joies,
Nous sauverons l’insondable nostalgie :
L’in-su,
Lin-vu,
L’in-ouï.

 

François CHENG
de l’Académie française

LA VRAIE GLOIRE EST ICI
(Éditions Gallimard, 2015)

 

 

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