Archives mensuelles de janvier, 2016

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PAS À PAS

                                    À Francis Herth

Oui d’ici
D’un seul pas
Nous rejoindrons tout.

Le tout nous rejoindrons,
D’un seul pas,
Ou de dix mille.

Pas à pas,
Par le plus bref trait,
Par le plus long cercle,
Nous rallierons tout.

Car depuis l’extrême bord,
Perçant le noir tourbillon,
Nous avait touché jadis,
La flamme initiale.

Par la voie ouverte,
Nous enjamberons l’abîme de l’oubli ;
Nous n’aurons de cesse
Que nous n’ayons regagné l’autre rive.

Pas à pas,
Par la voie obscure,
Par la voie nocturne,
Car c’est la nuit que circule incandescent
Le souffle originel,
Et que, par lui portés,
Nous réveillerons
Toutes les âmes errantes.
Voix de la mère appelant le fils perdu,
Voix de l’amante appelant l’homme rompu,
Trace de givre le long de sombres ruelles,
Trace de larmes le long des parois closes,
Le crève-cœur d’une étoile filante
Crevant l’enfance au rêve trop vaste,
Le trompe-l’œil d’une lampe éteinte
Trompant la longue attente
au regard trop tendre.

Si jamais une chaude paume s’ouvre à nous,
Serons-nous sauvés ?
Si jamais tendent vers nous les bras secourables,
Serons-nous réunis ?

Déjà les feuilles de sycomore ensanglantent la terre,
Les sentiers aux gibiers se découvrent glace et cendre,
Plus rien sinon plages noyées, marée montante,
Plus rien sinon le Rien par quoi un jour
Le Tout était advenu.

Lorsque les oies sauvages déchirent l’horizon,
Soudain proche est l’éclair de l’abandon.
Pour peu que nous lâchions prise,
L’ultime saison est à portée.
Désormais à la racine du Vide,
Nous ne tenons plus que par l’ardente houle,
Chaque élan un halètement,
Chaque chute un retournement,
Tournant et retournant, le cercle se formera
Au rythme de nos sangs ;
Un rebond encore
Où germe sera terme,
Et terme germe,
En présence du temps renouvelé.

Oui d’ici,
D’un pas de plus,
Nous rejoindrons tout.

Au royaume de l’infini, la moindre lueur
Est diamant, et tous est constellé.
D’un instant à l’autre, nous sauverons
Ce qui est à sauver,
Du corps indivisible
Rongé de peines, de joies,
Nous sauverons l’insondable nostalgie :
L’in-su,
Lin-vu,
L’in-ouï.

 

François CHENG
de l’Académie française

LA VRAIE GLOIRE EST ICI
(Éditions Gallimard, 2015)

 

 

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La poésie « au point repos du monde qui tourne »

Bonjour à tous. J’ai déjà envoyé ma petite carte de voeux sur les réseaux et autres canaux appropriés. Je renouvelle ici l’exercice en m’adressant à toi, petite communauté qui s’intéresse de près ou de loin à la production du blog sans adjectif : je te souhaite une année riche en poésie.
La poésie est en effet la seule religion que je me connaisse. Bien que croyant. En Dieu, je veux dire. Mais croyant également avec Charlie que oui, un an après le 7 janvier 2015, “L’assassin court toujours”. La poésie comme rapport au monde, bien sûr. Je ne suis qu’un bien médiocre artisan du verbe.

Du coup, en guise d’étrennes de début d’année, je me suis dit que j’allais t’offrir ces fragments de conversations que Gilles Farcet (élève d’Arnaud Desjardins) a eu dans les années 80 avec un poète “Beat”, ami d’Allen Ginsberg et passablement allumé. Ils m’ont été chaudement recommandés par un homme que j’apprécie beaucoup, une espèce de “brother in arms” qui se reconnaîtra ici, et auprès duquel je me sens parfois un peu moins seul quant à ce qui a trait au spirituel. Pour information, Gilles Farcet a le projet de sortir le texte intégral de ces entretiens. On trouve plus de fragments sur sa page Facebook. N’aie aucun doute, cher JM des tatamis : en ce qui me concerne, tu as mis dans le mille ! Poète… vos papiers ! Poète… documenti ! (air connu)

15/07

Mon gars, un poète aujourd’hui, c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac ; ce serait plutôt un gusse (ou une fille, d’ailleurs) un peu au bout du rouleau de cette putain de vie, écrasé par son impuissance et celle de tout le monde face à l’ampleur du merdier … Presque KO, tu vois, petit … Et pourtant, ce gusse, cette nana, ce poète, alors même qu’il mesure l’horreur de la situation, qu’il a définitivement compris qu’il n’y a rien à faire, que le cauchemar va se poursuivre jusqu’à ce que tout bascule dans le néant, ce poète, vois tu, il est encore bouleversé par la beauté, par la beauté malgré tout, par la merveille malgré tout, par la pureté intacte sous l’infâme cloaque malgré tout. Alors il ne peut pas faire autrement que de dire cette beauté, cette pureté, cette merveille, avec ses mots et pas ceux des profs, des journalistes , des psys … ces mots peuvent être savants, ils peuvent être simples, ils peuvent être raffinés, ils peuvent être grossiers, mais ce sont les siens, de mots, ceux qui lui viennent et qu’il ne peut pas ne pas employer. Avec eux, il célèbre la beauté malgré tout, la merveille malgré tout, la pureté malgré tout. Il se moque tendrement de lui même, il se fout de la gueule de ce monde qu’il aime pourtant et il le célèbre avec innocence. Voilà petit, un poète aujourd’hui, c’est un être humain qui a envers et contre tout préservé son innocence et a la capacité de la partager. Et ça, petit, crois moi, ça n’est pas rien. Et il y a autre chose : quand il partage son innocence, il la réveille, il stimule chez ceux qui le lisent ou l’écoutent leur innocence enfouie, bafouée, piétinée par le merdier. Et ça, c’est carrément grand !

Conversation enregistrée dans les années 80 à New York, Lower East Side, avec un vieux poète beat peu connu, ami d’Allen Ginsberg et dont j’ai oublié le nom. Je viens d’exhumer la cassette …

26/07

(Après le succès du dernier « post », suite de cette conversation exhumée avec le vieux poète Beat)

Bon, je parle d’innocence… Pas évident, l’innocence ! Qui est innocent ? « N’oubliez jamais : tous les hommes sont coupables, tous ! » Ah, mon gars j’ adore cette réplique du procureur dans un film de Melville… Le Cercle Rouge … Je l’ai vu dans une salle du Village, avec sous titres … (en français avec l’accent américain) « N’oubliéééé jaméé … Tous coupables, tous ! » Ah ah ah …

Alors, Ok, ce n’est pas le monde qui est innocent. Il ne l’est pas, foutrement pas. Le monde est corrompu, jusqu’à la moelle, il l’a toujours été, il le sera toujours. Comme disait ce bon vieux Joyce, « l’histoire est un cauchemar dont il s’agit de se réveiller », si possible au plus vite. Il n’y aura pas de grand soir ou de lendemains qui chantent. Putain, même les quelques oiseaux qui subsistent dans cette ville commencent à chanter faux, alors les lendemains… Et d’ailleurs, quel lendemain, demain est juste un autre jour. Same old, same old, c’est le même vieux monde rempli des mêmes vieux humains, toi et moi, you and me baby.

Non, le monde n’est pas innocent.

C’est son origine qui l’est. L’origine du monde. Ce qui fait qu’il y a quelque chose plutôt que rien, tu vois ? Cette origine, c’est ce que tu sens quand tu as le bon sens de te lever matin, avant que tout le monde commence à s’agiter et à alimenter la clownerie universelle.

Tu te souviens de cette chanson d’Hendrix, The Wind cries Mary, Hendrix, l’innocence électrique … « Après que tous les petits diables soient rentrés dans leurs boîtes et que tous les bouffons soient allés au pieu, tu peux entendre le bonheur qui avance d’un pas chancelant le long de la rue » … Voilà un poète, cet Hendrix et pas qu’avec sa guitare. Je le croisais au Village, c’était un gamin timide et déjà fatigué… Ce bonheur, cette joie boitillante qui arpente la rue vide, elle est là la nuit et aussi tôt le matin.

Tu sais, c’est quand tout est frais, comme lavé. Net, propre.

Alors tout te paraît possible et de fait tout l’est. Parce que le cycle de compromissions, arrangements, bavardages, atermoiements, poses et postures n’a pas encore commencé même si c’est imminent, ça on peut y compter. Mais n’empêche, alors l’innocence est là. A l’origine. Et cette origine, tu l’es. Cette origine, c’est toi, mon gars, toi et nul autre que toi. Ecoute moi bien, Ouais. C’est comme je te le dis. Le commencement c’est toi, et donc la fin aussi.

Et la poésie, petit, eh bien elle est là , la poésie, cette putain de poésie dont on nous a bassiné, qu’on a voulu nous servir froide à l’école, qu’on prétend claquemurer dans des anthologies, des manuels scolaires, des saloperies de clubs animés par des guignols mondains, des revues où des mecs qui se la jouent écrivent trois mots par page et rient de se voir si cools, si « poètes en ce miroir  » comme tu dirais, ouais je parle un peu français, ouais … Elle est là la poésie, juste là dans cet instant frais, à ce point de bascule. « Au point repos du monde qui tourne », selon Eliot, TS E, qui s’y connaissait lui aussi derrière ses manières de gentleman anglais (il fallait bien qu’il surjoue le côté british puisqu’il était américain, hein …)

Un poète, c’est un péquin comme un autre qui se tient aux aguets de cette origine puis s’échine à rapporter ce qu’il a entrevu.

Tu fais ça et te voilà en compagnie de Whitman, de Thoreau, de Rimbaud et aussi des mecs qui dessinaient sur les parois de leur grotte. Comme occupation, il y a pire. Entre deux , il s’agit d’essayer de survivre jusqu’au lendemain comme disait Papa Hemingway. Lui, il allait à la pêche au gros à Cuba… Remarque, ça ne l’a pas empêché de trop picoler et de se faire sauter la cervelle comme son père avant lui. Chacun fait comme il peut. Moi, je traînasse dans les cafés, je frappe à la porte de Peter * je lui demande de me montrer ses dessins d’enfant … Ca remet les choses en perspective. Quand je vois un mec comme Peter qui a tout vu, tout connu, parcouru le monde avec Allen, rencontré la terre entière, John Fucking Lennon et tout ça, putain on le voit sur la vidéo de Give Peace a chance, eh ben ouais, quand je vois ce type, Peter, revenu au stade d’idiot qui bave (« drooling idiot »), je me dis qu’on est bien peu de choses.

*(Peter Orlovsky, le compagnon de vie de Ginsberg, très diminué mentalement et qui vivait entretenu par Allen sur le palier d’à côté)

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