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Festival Réveillons-nous : le TNN, creuset de transition

Samedi 5 décembre 2015, Nice. Pluie fine, état d’urgence plombant. Veille d’élection à fort pouvoir anxiogène. Encéphalogramme plat sur les réseaux sociaux sur tout ce qui ne concerne pas le FN ou l’EI. Qu’à cela ne tienne, au Théâtre National de Nice, le Festival Réveillons-nous poursuit dans cette apathie généralisée sa mission d’aiguillon culturel au « Pays des paradoxes », formule qui revient au bi-mensuel culturel LA STRADA (« L’essentiel de la culture au pays des paradoxes »). Justement, pour ce deuxième week-end du festival, c’est au journal de Michel Sajn qu’Irina Brook a confié les clés de la maison, puisque c’est comme cela que les gens de théâtre désignent leur lieu de travail. La Strada a donc proposé deux journées collaboratives les 4 et 5 décembre avec comme objectif de « faire partager de manière la plus festive et démonstrative des solutions locales existantes et démontrant qu’une alternative est possible. » Alternatiba 06 était bien évidemment à l’honneur dans cette grande oecuménie fédérant les créatifs culturels de tous horizons. J’avais décidé de passer la journée du 5 décembre dans cette maison qui s’emploie avec courage à faire tomber symboliquement ses hauts et froids murs de carrare.

10h30, salle Michel Simon. Café-débat associant Gilles-Eric Séralini, Jean-Pierre Blanc et Jean Montagard. Le premier est le chercheur et lanceur d’alerte qui a publié l’étude la plus citée au monde sur les effets d’un OGM et d’un pesticide sur la santé : Tous cobayes ! Le second est le Directeur-Général des cafés Malongo, pionnier du commerce équitable en France. Le troisième, disciple d’Auguste Escoffier et grand cordon d’or de la cuisine française, promeut la cuisine végétarienne à son meilleur niveau gastronomique, via notamment son restaurant de Menton. Petits guéridons, jolies chaises de bistrots, percolateur pro… La scène du petit amphithéâtre se transforme le temps d’une non-représentation en café de village où, contrairement au garçon de café d’un certain Sartre, personne ne joue à être autre chose que lui-même. Tel est le pari d’un « théâtre utile » selon Irina Brook : installer l’engagement authentique sous les feux de la rampe. Très disert et dans un agréable esprit de vulgarisation non dénué d’humour, Gilles-Eric Séralini brosse un rapide tableau de ce que sont réellement les pesticides, entre autres comme funeste recyclage du fameux Zyclon B qui fut utilisé dans les camps de concentration nazis. De fait, les pesticides sont ainsi « les seuls produits volontairement toxiques, volontairement répandus en temps de paix. » Dans la salle une question : « Au moyen-âge, le choléra et la peste ont décimé des millions de gens quand toute l’agriculture était bio ! ». Le scientifique ne se démonte pas. Pas question de nier les apports d’un Pasteur et autres progrès, non seulement de la médecine, mais de l’hygiène : « Après l’hygiène microbienne, il est temps de mettre en place l’hygiène chimique » explique-t-il. Et la première des solutions actuelles c’est la transparence.
Car le consommateur est placé entre deux confidentialités : celle du produit (les industriels) et celle des analyses (les agences). C’est en ce sens qu’il nous invite toutes affaires cessantes à venir signer les deux pétitions disponibles sur le site internet Bio consomacteurs en Provence. Au pied des travées, le jeu reprend quand même ses droits dans son espace naturel. Renato Giuliani, metteur en scène et comédien, bras droit d’Irina Brook, s’improvise en avocat du diable, défenseur de causes indéfendables en 2015 : « Oui, mais le pétrole c’est naturel quand même ! ». Au fond de la scène, des fruits bios ont été amenés par le chef Jean Montagard. Ils voisinent les pommes à pesticides expressément achetées pour un petit jeu de comparaison de goût associant toute la salle. Mimant la sorcière de Blanche-Neige, Renato Giuliani s’approche d’une femme attablée, une belle pomme bien rouge et bien brillante à la main : « tenez ma belle, goûtez ma pomme ! ». Cela me renvoie je ne sais pas pourquoi au « Mangez des pommes ! » de la campagne de Chirac en 1995. Ah ben oui, c’est vrai, on vote ce dimanche. Un bien beau scrutin entre pommes empoisonnées et pommes véreuses…

Le temps de saisir un brownie que me tend Irina Brook qui, son plateau à la main, assure aussi le service en salle sans jouer au garçon de café, mais en authentique initiatrice d’une expérience inédite dans l’un des plus grands CDN de France, et voilà que je dois vite me téléporter à la première table-ronde animée par Michel Sajn : « La presse alternative et collaborative » qui associe La strada, Nice-Matin et la radio libre Agora Côte d’Azur. Pour avoir un peu traîné au café des rebelles gourmands, j’arrive malheureusement sur la fin. Juste le temps d’entendre cette conclusion quant au formatage de l’information et aux soit-disant idéaux d’une presse neutre. Elle émane d’un journaliste de L’Humanité : « L’information n’est pas une matière neutre, c’est une matière politique. » J’acquiesce intérieurement, tant la ligne éditoriale du magazine que je viens de créer entend se placer autour d’une approche engagée, « politique » donc au sens le plus étymologique du terme.

Le temps de méditer cela bien installé dans un des fauteuils rouges de la salle Pierre Brasseur, et voilà que soudain le rideau de la grande salle se lève. Je fais partie des rares visiteurs du jour qui auront donc assisté au lever de rideau révélant l’improbable scénographie de la tête d’affiche du jour : ALTERNATIBA 06. Occupant l’intégralité du plateau, les stands sont déjà en pleine effervescence. Je reste un moment rêveur. Pour avoir participé au village des alternatives à Mouans-Sartoux le 17 octobre dernier, cette perspective théâtrale inédite me prend de court. Une histoire est en train de s’écrire là sous nos yeux. Sauf que le pitch de cette pièce-là n’a rien d’une fiction, ni rien d’anodin : la chute de l’histoire, comme le rappelle le film Demain, en salle depuis deux jours, peut être tragique pour les spectateurs. Comme pour les acteurs malheureusement. Allez, je me secoue et grimpe moi aussi sur les planches. Un stand accueille les médias alternatifs, dont le dernier né azuréen qu’est notre Ressources.

Je rate du coup la table-ronde « Mouvements citoyens » (Alternatiba, La Bosnie, Les Indiens Hopis), mais peut assister à celle programmée en fin d’après-midi. « Cultures collaboratives » présente des expériences qui sont autant de réussites à l’aune du collaboratif : Mouans-Sartoux, Coaraze, l’AMACCA de Breil-sur-Roya, Nice in Nice, Market Zone, Heliotrope, le cinéma de Beaulieu, La Coopérative. Difficile de résumer ici les expériences de chacun, mais le mot de Marie-Louise Gourdon, Première-adjointe de Mouans Sartoux et cofondatrice du Festival du Livre, me semble important à la veille de ces élections aux accents de « tous pourris » : «  J’ai un peu de mal avec cette expression : « les politiques ». Il est bien quand même de ne pas faire de confusion totale entre des politiques détestables et des élus qui travaillent. Essayons de faire la part des choses ». Les propos de Monique Giraud-Lazzari, maire de Coaraze, estampillé « village des gaulois » pour avoir réussi à ne pas se faire phagocyter par la Métropole Nice Côte d’Azur, lui font écho : « si on veut vivre sa vie de maire le plus tranquillement, le plus normalement devrais-je dire, c’est possible et très facile. C’est une option routinière. Sinon, c’est une fonction où il est aussi possible de s’engager. Et ici, à Coaraze, ça peut être très fatiguant : ils ont mille idées à la minute ! ».

18h30. Je remonte sur le grand plateau d’Alternatiba récupérer mes magazines. Certains exposants sont déçus, voir amers : peu de gens ont fait le chemin vers la grande scène où se racontaient les mille et une histoires bien réelles de la « transition ». Beaucoup restent positifs, tel Jacques Decams, correspondant 06 de la NEF (Nouvelle Économie Fraternelle) : « Ça contribue quand même à densifier le réseau. » Avec Elise, une bénévole Alternatiba qui s’est efficacement occupé du stand des journaux et magazines alternatifs, nous évoquons ce concept de Créatifs Culturels, communauté socio-culturelle identifiée en 2000 par un sociologue et une psychologue américains, que peu de gens connaissent en France. Ressources en parlera prochainement. En tout état de cause, nous évoquons ensemble la mauvaise traduction qui a été faite de Cultural Creatives. Il eut fallu traduire en effet : « créateurs de culture ». Oui, une nouvelle culture est donc en train de naître. Là sous nos yeux donc : c’est cela qui m’est apparu peu avant avec cet improbable lever de rideau. Tout est à inventer. Tout est à créer. Dans cette transition inéluctable, des hommes et des femmes sont déjà les co-créateurs d’une nouvelle culture qui est certainement une nouvelle civilisation comme le rappelle Naomi Klein dans son ouvrage Tout peut changer. N’ayons pas peur des mots.

Il n’est pas anodin qu’une nouvelle culture puisse, à Nice même, se fomenter dans un haut lieu de culture. Le plus légitime des creusets probablement.

Tout à l’heure, ma tête et ma main iront placer un bulletin dans une petite enveloppe, pour ce premier tour des Régionales.

Mais si je dois ajouter mon cœur à ces deux-là, c’est pour Irina Brook que j’ai déjà, localement, choisi de voter.

Crédit photo : Gaëlle SIMON

 

PROGRAMME DU FESTIVAL RÉVEILLONS-NOUS
26 NOV > 13 DEC

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