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La Pierre de Giono (1959)

Après le petit coup de sang du post précédent, reprenons un peu nos esprits. Et revenons surtout à un langage moins trivial : un peu de littérature ne nuit pas ! Je souhaitais justement vous faire partager ce petit texte de Giono que j’ai découvert sur un « Groupe public » de Facebook que je viens de rejoindre : « Jean Giono, l’Homme Sensible ». Cet auteur a marqué mon adolescence par la force de son écriture, aussi tellurique que solaire. Regain, Collines, Que ma joie demeure… Pour moi, Giono est au verbe, ce que Van Gogh est à la peinture : ça vibre, ça pulse, une énergie de vie déborde des pages et des cadres. Plus tard, j’ai découvert son humanisme et son pacifisme contre vents et marées, quitte à passer pour un collabo. Il me touche sur ces deux registres justement : le « sentiment océanique » que me procure souvent l’immersion dans la grande nature, et ce sentiment de solitude quand je m’inscris en faux contre une violence qui serait soi-disant celle des justes. Si le nazi m’inspire comme tout un chacun le plus profond dégoût, je ne pourrais jamais pardonner aux alliés « sauveurs » de la Seconde Guerre Mondiale d’avoir pilonné Berlin comme ils l’ont fait, d’avoir soufflé deux villes japonaises comme ils l’ont fait. Au plus grand mépris de la vie de centaines de milliers d’innocents. Dans l’Histoire humaine, aucune « guerre propre » à narrer. Plus tard donc, je me suis reconnu dans ce souffle libertaire et romantique, héritage de ces quarante-huitards qui avaient autant besoin de « grandeur » que d’engagement politique, « grandeur » au sens où Giono l’entend dans ces entretiens égalements postés récemment sur le groupe Facebook (INA). Héritage probablement de ce père cordonnier « anarchiste », lui-même fils d’un carbonero italien exilé car condamné à mort par contumace. Pour l’heure, ce texte de Giono « La Pierre » si juste, si actuel, sur cet univers si minéral dans lequel nous nous débattons, pauvres petites créatures de chair et de sang.

« Le premier homme qui a eu peur a ramassé une pierre. Dès que l’esprit est venu, on a taillé des sarcophages dans le rocher. Dans notre siècle de voyages interplanétaires, ceux qui envisagent sérieusement d’aller dans la lune avec ces instruments si parfaits de la technique moderne qu’on appelle des fusées s’inquiètent de rencontres de ces fusées avec les pierres errantes du ciel. Nous mangeons de la pierre dans certains médicaments. Nous faisons sortir de la pierre l’acier des charrues (dont, à l’origine, le soc était de pierre), celui des locomotives et, naturellement, celui des canons (dont les boulets étaient encore en pierre au début des temps historiques). Les villes (même Rome) sont en pierre. Celui sur lequel l’Église est construite s’appelle Pierre. La muraille de Chine, les remparts d’Avignon, la tour de Belem sont en pierre comme était le colosse de Rhodes, le phare d’Alexandrie, le tombeau d’Artémise, et tant d’autres merveilles.
Qu’on cherche ce qui n’est pas la pierre : on en sort pas. Tout en vient, tout en est, tout en sort; on y retourne. Les nuages noirs, que les récentes découvertes montrent maintenant au sein ou sur les bords des nébuleuses, sont les nuages de poussière d’une sorte de chantier de démolition ou de construction à l’échelle cosmique. Si l’on sait à cette échelle là que la fin des gaz compressés et refroidis est la pierre, on en arrive à se dire que l’air lui-même… Et nous, dont il est dit que nous sommes poussière !
Il y en a trop ! Eh ! quoi, nous voilà tendres et friables, et si fragiles que d’un accroc à notre peau, que d’un trou de la grosseur d’un sou, notre sang et notre vie s’écoulent, et nous avons été jetés dans un monde de pierre! Qu’il ne soit tout au moins pas question de ce rocher métaphysique que roulait Ixion; restons dans ce monde que nous voyons maintenant physiquement incompréhensif. Qu’allons-nous faire, comment nous comporter, comment aimer, comment trahir, comment combiner nos petits paradis terrestres ? « Don Juan, tu m’as invité à souper avec toi. Me voilà! »
« Je ne l’aurais jamais cru, dit Don Juan, mais je ferai ce que je pourrai. »

Jean Giono. La Pierre. Septembre 1959.

(Photo : 2001, Odyssée de l’Espace de Stanley Kubrick)

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