IMG_1919

Je lui lirai DES MOTS BLEU…

Fin 2014, j’avais noté sur mon compte Facebook, une petite effervescence d’une communauté dans ma communauté. Des blogueurs, pas mal de photographes, des gens du sud, d’autres bien plus au nord. Il semblait y avoir un code d’accès à toutes ces discussions : bleu. Mais, j’étais alors trop accaparé par le travail pour prendre le temps d’en savoir plus. La réponse me fut donnée enfin. Il s’agissait tout simplement de la publication d’un recueil de textes, édité à compte d’auteur : Des Mots Bleu. L’ouvrage avait été conçu comme un atelier d’écriture : à plusieurs et avec consigne. Mais contrairement à un atelier d’écriture, un seul auteur était à l’œuvre : Didier Jacquot. Piqué par la curiosité, je commandais mon exemplaire, idéalement le N°37 svp. Une vieille histoire avec ce chiffre. Je reçu le N°137 sur 300 exemplaires d’un premier tirage. Avec une feuille d’arbre en guise de marque-ta-page et une très chaleureuse dédicace. Je le dévorai en quelques jours seulement. Attention, auteur à suivre : deux autres tomes sont prévus.

En effet, j’ai eu immédiatement envie de plonger dans l’univers singulier de cet auteur au style sobre et nerveux. La consigne ? « Des amis m’ont communiqué des photos. A partir d’elles, j’ai imaginé des textes. A d’autres fois, j’ai écris des textes et suis allé piocher dans leurs images. Dialogue Bleu. » Autre contrainte d’écriture qu’il s’est donné : une demi-heure maximum par texte. A l’arrivée, des textes courts tels que j’aime en lire chez un Bobin par exemple, avec des histoires en creux, des portraits touchants de vécu, des expériences universelles… Tel un habile portraitiste, une efficacité à croquer d’une phrase ou de trois mots, le drame, l’aventure, l’enjeu, la vérité. Pourquoi donc ces mots seraient-ils bleus ? « Le bleu s’évade. Ce n’est pas, à vrai dire, une couleur. Plutôt une tonalité, un climat, une résonance spéciale de l’air » confie Didier Jacquot en avant-propos de son livre. Les Mots Bleus pour moi sont restés depuis Christophe ceux qu’on dit avec les yeux. D’âme à âme. Et par là, avec la complicité de nos imaginations. Il y a ainsi peu de dialogues dans ce recueil. Les personnages communiquent souvent sans se parler, partagent sans discours, vibrent ensemble, ou bien soliloquent… Dans le texte Tu ne sais pas regarder, le dialogue est une dispute d’un couple, justement à propos de la lecture de photos : «  Tu ne sais pas regarder, j’ai fini par dire. Tu ne sais pas ce qu’elles représentent ces photos. Tu ne sais pas qu’une photo, des fois, c’est ce qu’on ne voit pas dessus qui compte ! Et c’est pour ça qu’on les garde ! » Didier Jacquot aime à faire parler la matière invisible de nos clichés. Du reste, dans le dernier texte intitulé Démo, l’auteur s’en réfère clairement à la chanson de Christophe : « J’aime les mots y compris ceux qui disent la difficulté et la souffrance. Je les aime quand ils sont dits avec les yeux et le cœur au diapason. » Fil rouge de ces Mots Bleu (sans S à bleu, l’auteur y tient !) : la poésie de la vie à l’état brut, sous toutes ses formes, à tous les âges, dans toutes les situations. La plus haute forme de poésie dans l’apparente quotidienneté de nos vies, un angle de vue insoupçonné sur le ballet des images, un petit supplément de sens à l’objectif premier du photographe…

J’ai beaucoup aimé Alors, A l’air Libre, Le soldat inconnu, Le moral dans les chaussettes, Il sculpte le silence, L’heure intouchable J’ai aimé l’histoire touchante de Louis le « marin de terre », qui jalonne l’ensemble de l’ouvrage… J’aime le style très vivant de cet auteur, journaliste de métier, les mots parfois crus mais toujours au service d’une belle sensibilité, le rythme toujours juste, la capacité au décollage en un demi-feuillet, l’imagination incroyable à faire d’une simple photo une mini-fiction pétrie de réalisme. J’ai aimé la palette si riche des émotions : des joies enfantines aux bleus à l’âme de celui qui a bien baroudé sa vie. C’est marrant parce que j’ai été très touché par le texte « Le type ». Je ne sais pas pourquoi, il me renvoie à cette chanson des Innoncents, Un homme extraordinaire, qui m’a tant marquée. Ben oui, ce texte se trouve en page 37.

tumblr_inline_nbyjc8b8T61skv3wj

Le type

C’est un café de ville comme il y a tant de villes et tant de cafés. La pluie tombe drue, ce jour-là. Je ne sais pas trop si elle y change quelque chose. Elle a, me semble-t-il, son importance. On a peut-être l’esprit plus courbé pendant que dégringolent les gouttes. J’entre. J’ôte mes lunettes. Troque une buée contre une autre. Les gouttes tombent. Les odeurs montent. Je regarde autour de moi.

A ma gauche, le coin presse et jeux. Des robots vendent. Des robots achètent. File d’attente qui avance et se remplit à mesure. Devant moi, le bar. Un homme s’affaire. Quelques personnes devant lui. A ma droite et au fond, la salle. Les uns boivent un coup debout, quelques-uns sont à une table, seuls, ou à plusieurs. Néons.

La veille, je suis allé dans un café de village. Rien à voir. Elle nettoyait ses haricots. Le roquet venait renifler et attendre la miette. Trois types s’en revenant de la chasse venaient causer avec un quatrième qu’ils ne voyaient plis.

Il y a dans les cafés de ville un je ne sais quoi de plus pressé, un silence plus épais et puis il fait sombre.

Dans tous les cafés de ville, il y a un type. Celui qui est ici, toujours ici, forcément ici, un autre est dans un autre café. Il est au milieu de tous, il est au milieu de personne. Il regarde partout, aux aguets, on dirait. Il fait mine d’être de toutes les conversations mais son hochement de tête est décalé, pas raccord, il n’est dans aucune.

Il est juste le type qui est là.

(Crédit photo : Didier Jacquot) 

Les textes de ce recueil associés à leurs images, c’est dans la « cabane de création » de Didier Jacquot : desmotsbleu.wordpress.com

Publicités