Archives mensuelles de janvier, 2015

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L’Evangile selon la République.

Eh bien voilà, c’est reparti. Action, réaction. Détente, contraction. Délitement des valeurs, retour des conservatismes. Dans l’histoire de France, les choses se sont toujours un peu passées comme ça, à bien y regarder. Une Bastille ou une « Commune » ? Et hop, la valeur du Napoléon se met à flamber ! Du soldat et du flic, en veux-tu en voilà. Pas de République sans approche martiale. Notre Charlie massacré ? Et hop, c’est reparti pour la grand-messe républicaine à tous les étages : garde-à-vous bande de mécréants ! Oui, « grand-messe », oui, « mécréants », tant il me semble parfois que la république n’est jamais qu’une religion comme une autre. Je ne suis pas un provocateur. Comme beaucoup d’entre nous, je m’attache simplement à regarder le monde avec le maximum de recul. Et puis, j’ai été pas mal nourri aux lectures d’un Mircea Eliade, d’un Roger Caillois… Si le rire fait l’Homme, je crois qu’il le fait tout autant que son besoin d’adhésion à un mythe fondateur, à un sacré qui le transcende. Avec les ignobles attentats du 7 au 9 janvier 2015, voilà que le dieu « Constitution » entend faire vibrer (faire tonner !) son credo plus fort que jamais. Ben oui, la Constitution c’est quand même ce truc invisible, non personnifié, qui régit tous nos actes, et que servent des prélats qui savent l’interpréter pour notre bien grâce à leur grande connaissance des textes sacrés.

Oui, tout est religieux, ma bonne dame. A peine avions-nous fini de manifester, sans mot d’ordre des élus de la République aucun, de façon spontanée donc, combien « nous sommes Charlie », que déjà le gouvernement Valls entendait bien « redonner à l’école toute son âme ». Nos enfants vont donc probablement devoir entonner comme par le passé les psaumes de l’amère patrie, écouter religieusement ces futurs séminaristes que seront les « ambassadeurs des valeurs républicaines » (Auront-ils les mêmes salaires de diplomate que les « ambassadeurs du tri » ? ). Le prosélytisme sera par ailleurs relayé dans les classes par des bigots bénévoles. Le 9 décembre, future journée de la laïcité, l’on honorera le Saint-Suaire tricolore. En France, la laïcité est donc la religion d’Etat. Ce qui signifie que même quand elle a tort, elle a raison. Ce qui signifie qu’elle n’est jamais obligée de balayer sur le seuil de sa porte. Pourtant, sans faire d’enquête, j’ai trouvé tout près de moi, un collégien et un lycéen qui m’ont rapporté que leurs professeur n’avait pas souhaité marquer la fameuse minute de silence. A extrapoler aux milliers de classes de l’hexagone. Si les hussards de la République négligent les rites, où va-t-on ?

Il me semble que la liturgie républicaine est suffisamment bien ancrée dans nos vies pour ne pas avoir à forcer davantage le trait au quotidien. Faut-il aussi revenir aux châtiments corporels ? Non, les valeurs républicaines fondatrices de notre France de 2015, dont je suis fier et que je partage donc, est-il vraiment besoin de le préciser ici, n’ont pas grande différence avec les codes usuels des grandes religions dites « universelles » : honnêteté, tolérance, respect, entraide, « élévation », pardon… Et même sobriété ! J’approuve par ailleurs que la spécificité de cette République, soit cette capacité à accueillir toutes les religions. Mais chers députés, quand je vous regarde chanter à l’unisson dans l’hémicycle, quand je vois tous ces rites et protocoles de notre curie bleu-blanc-rouge, et surtout quand je constate à quel point les « Mille commandements » de nos législateurs contraignent déjà nos vies, je voudrais juste dire ceci : ne laissez pas l’intégrisme laïc envahir nos vies plus qu’elles ne le sont déjà. Car cet intégrisme qui accuse les religions de tous les maux existe, oubliant toutes les injustices, passant sous silence tous les massacres, que la République aux pouvoirs séparés autorisa en son nom. Et autorise encore aujourd’hui, plus insidieusement peut-être (justice à deux vitesse, ventes d’armes…).

Avant que de donner à avaler l’hostie républicaine à nos enfants, réfléchissons ensemble aux racines de tous les intégrismes et aux graines de toutes les violences. La misère, la stigmatisation… L’enfance misérable des frères Kouachi, orphelins de père et dont la mère se prostituait pour arrondir les fins de mois, n’explique pas à elle seule la tentation de la violence et de la radicalisation. D’autres départs similaires autorisent d’autres trajectoires plus positives. Oui, mais si elle n’est ni nécessaire ni suffisante, la misère, économique et sociale, est tout de même une condition récurrente. Oui, Je suis heureux d’avoir entendu notre Premier Ministre admettre et formuler cette réalité française d’un « apartheid » intériorisé. Avec ce courage politique là, il n’a pas fait que remonter allègrement dans l’opinion, il l’a fait aussi dans mon estime. Pauvre Sarko : se faire si habilement traiter de « petit » publiquement autrement que par un journal satirique, et sans diffamation aucune ! En tout cas, je suis prêt à reconduire bien volontiers dans ses fonctions le deuxième prélat de la république française s’il m’annonce qu’ici bas, les derniers seront les premiers… à être non seulement entendus, mais servis. Amen. Oups : a voté !

 (Crédit photo : François Guillot / AFP)

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Retour à la page, retour sur le fil…

Chassez l’énervé, il revient au grand galop ! (Je reconnais que c’est tout de suite moins drôle que : « chassez le naturiste, il revient au bungalow »). Bon ben, il faut croire que je n’étais pas assez fatigué. Ou bien que, dans cette année de la cinquantaine, je possède encore une bonne capacité de récupération. Oui, passé la grosse fatigue, l’indignation revient, tel un courant marin qui ne cesse jamais d’être actif y compris sous une mer d’huile. Passé le choc extrême, la peine profonde, un sentiment de colère grand comme ça à l’égard de tous les intégrismes et de leurs racines. Et puis, il y a aussi tous vos commentaires si chaleureux. Si on ne peut plus rentrer dans sa coquille tranquille, où va-t-on nom de Zeus ! Je plaisante : ils m’ont vraiment touché, tous ces commentaires, et je vous en remercie. C’est vrai que vous m’avez bien reboosté là ! J’étais vraiment en passe d’arrêter. Mais finalement quand je disais que je n’ai pas le courage d’un Charb parce que « j’ai une femme, des enfants et même des crédits », je crois c’était, eu égard à mon caractère, la mauvaise façon de raisonner. Car je crois que, si je n’avais pas ces différents liens, affectifs et matériels, je serai justement tenté de… me retirer pour de bon. Plus tard la petite grange dans la montagne donc, plus tard…

Allez, je profite de la nouvelle halte de la caravane du gars Rimbaud un peu avant d’entrer dans le pays Choa (oui, toujours dans la lecture de Rimbaud l’africain de Claude Jeancolas), pour évoquer juste cette vérité paradoxale : l’on n’est parfois jamais aussi près du monde que quand on s’en est retiré. L’on n’est parfois jamais autant en communion avec le vaste monde qu’au plus profond de la solitude. C’est pourquoi, si Dieu me prête vie assez longtemps, je ne considèrerai jamais une retraite digne de ce nom comme un repli, une coupure. Et quant à l’écriture personnelle, je reste dans le même état de défiance. J’avance sur le fil de la page tel un funambule : sur mon ténu filin, je n’enchaîne mots et phrases qu’à pas comptés. En même temps, je ne peux pas faire autre chose qu’avancer sur ce filin, car je ne sais pas faire grand chose d’autre qu’écrire et… contempler. La tentation toujours forte de laisser tomber ce petit jeu d’équilibriste qui serait mon destin. Le fantasme tenace de lâcher l’affaire et de me jeter de mon plein gré dans le vide, enfin débarrassé de ces petits exercices en sujet-verbe-complément. Un vide qui n’est pas vide mais qui est vie. La vraie. Equilibriste malhabile entre fascination pour la « chose littéraire » et addiction au réel.

Un rapport très personnel à l’écriture j’en conviens. Ne pas succomber à la fascination justement : celle de ses propres phrases, de son propre style… Je connais des gens qui ont croisé, lors de ses conférences, le poète et penseur Kenneth White. Un auteur que j’apprécie particulièrement pour son travail sur le nomadisme, forme particulière de liberté. Il semblerait que l’ego du théoricien de la « géopoétique » qui m’a ouvert les portes des Thoreau, Walt Whitman et autres Emerson, n’aurait pas résisté à l’épreuve du succès. Par contre, je ne connais toujours rien de l’homme qui dort chaque nuit avec son sac de couchage et son chien juste à côté de l’Eglise Jeanne d’Arc, à Nice, et que j’ai revu l’autre matin sur la plage de galets, immobile face au soleil qui émergeait de l’horizon. Je ne connais que la profondeur de son regard. Et la digne démarche de sa silhouette fatiguée, en toute saison. Quelles expériences intérieures sont les siennes, qui mériteraient d’être couchées sur le papier ? Ou sur le rocher façon Han Shan ? Voilà, vous le voyez, bien fragile est ma relation à l’écriture. Mais je tente encore quelques pas quelque temps sur mon filin tendu sur l’infini. Je le fais instinctivement, comme une pente naturelle, comme une sente essentielle. Juste avec Christian Bobin pour finir, ce court texte qui fait écho à ce post d’un blogueur défatigué des mots. Pour l’instant.

« J. a été élevé par une mère institutrice qui le retenait dans la classe pour lui donner des cours supplémentaires, quand les autres enfants couraient sous le soleil. Les années ont passé. J. est devenu un intellectuel, c’est-à-dire quelqu’un que sa propre intelligence empêche de penser. Il écrit des livres sur les vagabonds au dix-neuvième siècle, cherchant en vain dans la poussière des archives la lumière qui enflammait la cour d’école à cinq heures sonnantes. » (Christian Bobin, Ressusciter)

 

 

 

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