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Michel Legrand. En trois mots donc.

Chaque spectacle est une expérience. C’est le principe du « live » : chaque représentation est unique, impossible à dupliquer rigoureusement à l’identique, quand bien même la représentation du lendemain joue la même pièce, la même chorégraphie, le même set… J’ai aimé le goût singulier du spectacle auquel j’ai été convié hier soir avec ma femme en tant que journaliste : la soirée d’ouverture de la 10ème édition du festival niçois C’EST PAS CLASSIQUE. Ce festival n’aura pas attendu une décennie pour devenir un des rendez-vous du genre les plus importants de l’hexagone : chaque année, plus de 60 000 personnes se pressent aux centaines de concerts gratuits proposés. Car le credo de ce festival est inscrit dans son intitulé : le classique, c’est pas classique. Il y a pour les fondateurs, le projet d’une démocratisation de cette musique, à la fois sous l’angle économique (la gratuité) mais aussi sous l’angle de la créativité. Oui, le classique est une musique qui excelle autant que les autres à se renouveler. C’EST PAS CLASSIQUE s’attache à décompartimenter, décloisonner, dépoussiérer. Et le concert d’ouverture d’hier soir donnait le ton : Michel Legrand et L’Orchestre Philarmonique de Nice.

Seul petit bémol avant l’apparition sur scène de ce musicien hors pair, le discours d’ouverture de Jean-François Zygel, parrain des 10 ans. Ce compositeur et pianiste improvisateur, Victoire de la Musique 2006, ne s’est pas contenté de reprendre quasi au mot près l’interview du supplément du Point glissé dans notre dossier de presse, il nous a donné un aperçu de son rapport ambigü au concept de l’évènement : si le classique n’a rien d’élitiste, il s’opposerait quand même à « la musique de divertissement ». Nous nous regardons en souriant avec nos voisins de travée : le complexe de supériorité reste une tentation naturelle dans cet univers du classique qui tente de s’abaisser vers nous, pauvres oreilles malmenées par le vulgaire et le simpliste. Voilà qui démontre deux choses en tout cas : improviser avec les notes et improviser avec les mots sont deux arts bien différents (Pour le coup, j’ai trouvé notre Maire Christian Estrosi très juste de sobriété), et l’élitisme reste la culture naturelle du classique. Contrairement à ce que peut sous-entendre fort maladroitement Mr Zygel en introduction d’un tel festival, il n’y a pas d’art majeur ni d’art mineur, d’art noble ou d’art vulgaire : il n’y a éventuellement que de grands artistes. Voilà pourquoi, toujours contrairement à ses dires, l’éternité pourra faire voisiner les noms de Mozart et de Brassens, de Carolyn Carlson et de Gene Kelly, de Rembrandt et de Wesselmann. Mais chut, voilà qu’apparaît la silhouette de Michel Legrand…

Après ce petit couac, c’est lui qui va véritablement donner le « La » de cette 10ème édition. Avant de le faire physiquement de la touche de son piano à destination des musiciens qui lui font face, il le fait de sa voix. Car pour moi, Michel Legrand c’est d’abord une voix, un timbre bien particulier, à fois doux et habité. L’ homme qui est devant nous a composé plus de 200 musiques pour le cinéma et la télévision, a enregistré plus de 100 albums, été gratifié de 3 oscars, 5 Grammys… Un musicien vraiment pas classique qui eut aussi une carrière de jazzman, enregistrant notamment avec Miles Davis en 1958. Compositeur, arrangeur, chanteur, chef d’orchestre, producteur, ce musicien surdoué nous proposait hier soir une espèce de « best of » d’une carrière hors normes. Pour l’occasion, écran XXL au-dessus de l’Orchestre Philarmonique de Nice : ambiance post-synchro autour d’extraits de films. Et l’on commence bien sûr avec les comédies musciales de Jacques Demy. « Guy je t’aime, Guy je t’en prie ne pars pas… ». Les Parapluies de Cherbourg me renvoient à cette chanson que ma mère chantait parfois à la maison, lorsque j’étais enfant. Michel Legrand m’avait tôt donné à entendre ce qu’est l’amour blessé dans la vraie vie, avec ou sans l’Algérie. Les Demoiselles de Rochefort, Peau d’Ane, Parking… Puis, nous entrons dans l’univers de Rappeneau : La Vie de Château, Les Mariés de l’An II, Le Sauvage… Un petit interlude pour « laisser les musiciens se reposer » : Michel Legrand reste sur scène avec un contrebassiste et un batteur. Un morceau écrit « pour Ray », un autre pour Miles Davis… C’est bien un homme de 82 ans qui est en train de jouer sous nos yeux. Je devine les doigts voler sur le clavier : une dextérité impressionnante ! Le spectacle se termine avec une deuxième partie à l’heure américaine : Un été 42 et Yentl notamment, puis un hommage à Steve mac Queen : Le Mans, The Hunter, l’Affaire Thomas CrownDes tubes, rien que des tubes, là dans nos têtes, prêts à se réveiller du fond de nos mémoires. Standing ovation dans toute la salle Apollon de l’Acropolis. La comédienne Macha Méril monte sur scène : ils viennent de se marier le mois dernier. Un jeune homme, je vous dis. Un long rappel pour une dernière petite facétie : il se remet au piano et le concert se termine avec les Parapluies de Cherbourg. « Ne me…qui…….tte….pas ». Oui, un goût très singulier ce concert. Un homme brillant venu nous faire l’honneur de trois-petits-tours-et-puis-s’en-va avec une extrême simplicité mais non sans réveiller de belles émotions et probablement aussi la nostalgie d’une époque qui nous paraît aujourd’hui, et peut-être à tort, plus insouciante, plus légère, voire plus naïve. D’un impossible « best of » sur deux heures de concert, il reste un moment de partage avec un artiste chaleureux et des morceaux que l’on pouvait entendre fredonner sur le retour jusque dans le Tram de Nice.

Non, vraiment pas classique ce grand monsieur de la musique. Ce Monsieur Legrand si familier pour plusieurs générations. Mais peut-être pas pour la ou les dernières du reste. Qu’à cela ne tienne, C’EST PAS CLASSIQUE a programmé pour ce soir une autre expérience : Wax Tailor and The Phonovisions Symphnonic. Wax Tailor, c’est un de mes fils, fondu de hip-hop et rappeur lui-même, qui me l’a fait découvrir. Voilà qui confirme tout le bien que je pense de ce festival. Mr Zemmour, vous voyez bien que le rap n’est pas une sous-culture. Attention Mr Zygel, car nous savons bien que de « divertir » à « pervertir », il n’y a qu’un pas qui fut franchi dès les premiers déhanchements d’un certain Elvis. Le rock fut un temps la musique du diable… Mais bon, que Wax Tailor soit programmé en « Grande Soirée » de C’EST PAS CLASSIQUE est un signal fort : Nice la conservatrice s’ouvre plus qu’on ne le croit.

Alors très bon anniversaire C’EST PAS CLASSIQUE ! Et longue vie à ton projet d’éclectisme, de démocratisation et de décloisonnement.

Le programme de ces 3 jours de concerts gratuits, c’est en cliquant sur l’affiche conçue par l’artiste Patrick Moya

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