Archives mensuelles de mai, 2014

UnMondeLibre_Couv

Histoire d’une rédemption. Collective ?

Je suis tombé sur cette BD tout à fait par hasard, en m’accordant une petite pause culture un samedi après-midi dans ma librairie niçoise indépendante préférée : la librairie Masséna (pub !). Le titre bien sûr a fait immédiatement tilt : « Un monde libre ». Tiens, tiens, un sujet pour le blog-qui-kiffe-la-liberté-grave ? Je feuillette, je lis en diagonale quelques planches… Oui, le fond comme la forme m’emballent immédiatement. De retour chez moi, je dévore littéralement ce « premier roman graphique » d’Halim Mahmoudi qui vient de sortir ce printemps aux éditions Des ronds dans l’O.

Le style de cet auteur que je ne connaissais pas me renvoie immédiatement à l’univers très personnel de Manu Larcenet, et plus particulièrement celui de la trilogie du « Combat ordinaire ». Il y a d’abord ce style graphique très brut de coffrage, vibrant, tourmenté. Des lignes vivantes à l’extrême. En noir et blanc, une approche à la fois très rough mais avec une vraie personnalité. La gestion du noir est talentueuse : tantôt sombre à l’excès, tantôt capable de restituer la lumière d’Algérie avec éclat. Car c’est aussi de cela dont il s’agit : du parcours initiatique d’un français d’origine algérienne. Une légende personnelle scénarisée avec beaucoup de talent.

Initiatique, le mot est loin d’être excessif. De la première vague d’immigration aux dernières émeutes des banlieues, en passant par les humiliations et autres bavures ordinaires et impunies des forces de l’ordre dans les quartiers (mais comment Valls ose-t-il seulement attaquer en diffamation Amal Bentounsi pour avoir accusé la police française de « commettre des violences en toute impunité » ? Il faut lui refaire une liste ?), on suit l’enfance de ce jeune : ses blessures, sa colère, sa rédemption. L’histoire s’ouvre par un magnifique conte arabe (qui fait partie de la collection permanente du musée de l’histoire de l’immigration où sont exposées les planches originales) et se termine par une vision alter-mondialiste pas mal fantasmée de l’avènement d’un monde libre. Pas question bien sûr de révéler cette fin, disons que je la vois personnellement différemment, dans un anéantissement symbolique plutôt que par la violence généralisée. Mais le plus important n’est pas là, il est dans cette quête de fond : la liberté. Intérieure et extérieure.

Dans son dernier hors-série spécial festival de Cannes, Télérama évoquait dans son article Après La Haine, la gêne « les cités, grandes absentes des écrans ». Depuis le phénomène de La Haine en 1995, le flambeau ne semble en effet pas avoir été repris : « dans la fiction française actuelle, les quartiers sensibles ne sont plus qu’un décor pour séries télé. » Un constat qui pourrait venir contredire la vision d’Halim Mahmoudi. Intouchables, De l’autre côté du périph, Braquo… Oui, jusqu’ici tout va bien, non ? Entretemps, Marine l’anti-Europe caracole en tête des européennes, et son père, qui ne prend jamais ses Marinox (les gélules qui gomme les rides de la haine raciale), continue avec ses outrances quant aux « dangers de l’islamisation de nos vies ». Oui mais voilà, comme le visualise probablement avec pertinence Halim Mahmoudi, de séisme en séisme, il n’est pas exclu que la déflagration libératrice ne soit pas seulement localisée aux cités. Des néonazis admis au Parlement Européen, de plus en plus de politiciens moralisateurs pris la main dans le sac à gauche comme à droite, l’austérité à marche forcée et seulement pour les plus modestes… A ce rythme-là, ce ne sera bientôt plus « Ma 6-T va crack-er », mais « Mon bobo va serrer »… Il y a quelque chose de très actuellement visionnaire dans cette histoire lorsqu’elle constate :  « Le Tiers-Monde n’était pas pauvre mais simplement « endetté » par le pillage continu de pays extérieurs et c’est ce même système qui a commencé à toucher tout l’occident au début du XXIe siècle grâce au pillage continu de l’économie par la finance mondialisée. Enclenchant la spirale d’un endettement fabriqué de toutes pièces et qui n’a jamais existé ! La France découvrait alors une précarité, une répression et un terrorisme d’état auxquels nous étions habitués depuis bien longtemps dans les quartiers populaires. »

En attendant de savoir comment sera l’atterrissage de cette interminable chute, je tenais à mentionner ici que si j’ai été touché par cet auteur, aussi bon à l’écrit qu’au dessin, c’est aussi parce que « son » histoire a fait écho à un projet personnel, enfoui depuis trop longtemps au fond d’un tiroir. Un début de roman que j’avais déjà intitulé « Les raisins verts de Magyd ». Vous savez ce proverbe de la bible (Ezéchiel, 18, 1-9) dont j’ai déjà parlé dans un post en référence à la psychogénéalogie : « Les pères ont mangé des raisons trop verts, et les fils en ont eu les dents agacées ». Au nom de tous les toubabs dont je fait partie, bien que plus malgache parfois que vazaha (le « blanc » à Madagascar), je demande à tous les algériens d’accorder leur pardon à cette belle nation qui fut capable, au sein même de sa capitale, du massacre du 17 octobre 1961. Reconnaître cela en 2012 est à ce jour la seule bonne chose qu’a réalisée Monsieur 3%, euh pardon, François Hollande… Enfin, même sous Hollande, il faut savoir rester au garde-à-vous en toutes circonstances. Sinon, le Flanby, il a vite fait de montrer les dents.

Avant de donner un peu de lumière sur notre avenir collectif, il faut savoir oser embrasser les ombres de notre passé commun. Ce que réussit très bien cette belle histoire de résilience personnelle et planétaire…

affiche-de-la-journee-mondiale-de-la-liberte

L’OPIAM du peuple…

Ah qu’il est doux à mes oreilles le retour des martinets en ce joli moi de mai. J’avais déjà « pondu » un post sur le sujet l’an passé, plus avant dans l’été : vol libre … Oui, qu’il est doux de les entendre siffler à tue-tête, librement. S’exprimer librement, ce n’est pas vraiment ce qui échoit si facilement aux journalistes de mon époque. Une époque qui se targue de liberté d’expression à qui veut bien l’entendre, ça twit-twit à tour de bras sans frein ni retenue. En est-on bien si sûr ? Attention, il faut rester vigilant en 2014 : museler l’expression journalistique reste une tentation permanente, y compris dans ce gentil pays qu’est la France de Hollande-le-débonnaire.

Ça m’a fait tout drôle justement l’autre jour sur Twitter de voir fondre sur moi, non pas les martinets, mais la police politique non officielle d’un parti qui se veut libérateur.  Une nouvelle fois, Jean-Luc Mélenchon a frappé à l’encontre des journalistes : parce que Le Monde et Libération ne le flattent pas dans le sens du poil, il appelle à « suivre et filmer » les journalistes de ces titres. Ce n’est pas une première pour l’homme qui se pose en grand libérateur. Je me souviens qu’il avait envoyé ses nervis dégager manu militari l’équipe du Petit Journal avec un petit geste de la main méprisant : « allez, jetez ça ». Un vrai châtelain qui envoie ses chiens. Paradoxal pour un sans-culotte. Et de gratifier le Petit Journal du nuancé  « ça va les fachos ? ». Ben voyons… Quand il interpelle François Lenglet sur le mode « Bon, Lenglet, attendez… », celui-ci le reprend tout de même : « Monsieur Lenglet ». L’homme à l’écharpe rouge accro au respect s’amuse de cela, un peu gêné tout de même. Mais, Jean-Luc Mélenchon se montre ainsi de façon transparente et spontanée tel qu’il conçoit la presse : avec lui ou contre lui. C’est un peu en ces termes que j’ai balancé un tweet la semaine dernière : « Année après année, le grand libérateur Mélenchon tombe le masque : il ne conçoit la presse qu’à sa botte ». Cela me permit rapidement de voir apparaître les commentaires d’individus endoctrinés au plus haut point. Je vous passe les détails des discours hallucinants que j’ai vu défiler et qui sentent la naphtaline à plein nez, des individus qui récitent par cœur leur petit Marx, des encartés tout plein de nuances… Le plus grave fut pour moi l’intervention d’un tweeto de l’OPIAM. Qu’est-ce que l’OPIAM, Mesdames et messieurs ? Un bien euphonique et inoffensif acronyme, façon bailleur social, mais qui est en vérité « L’Observatoire de la Propagande et des Inepties Anti-Mélenchon ». Brrr, ça fait froid dans le dos, même si le tenancier de ce blog revendique l’initiative autonome de sa publication. Du zèle à l’état pur ! Vous imaginez quand même si le Méluche avait le pouvoir ? Vu ses dérapages au verbe haut, il y aurait fort à parier qu’un organe de confiscation de la parole de ce type ne tarderait pas à voir le jour. Signature de cet OPIAM du peuple : « blog de surveillance de la diabolisation médiatique de Jean-Luc Mélenchon. » Il n’y a pas pire qu’un acteur professionnel du martyr qui sait manier le verbe. Moi, tout ça, ça me renvoie tout de suite au côté obscur de cette révolution française qu’on veut bien souvent nous présenter comme un grand moment de lumière dans notre histoire de France, l’acte fondateur d’un grand moment de libération. En embuscade, il y avait les Marat, Robespierre et autres joueurs de guillotine. Les têtes vraiment libres sont bien vite tombées. A l’heure où je vous parle, Le Front de Gauche vient tout juste de reconnaitre que Le Monde n’a jamais usurpé d’identité… Paranoïa quand tu nous tiens. La parano alliée à une éloquence du meilleur niveau : il y a là une association qui est toujours inquiétante à mon avis chez un individu qui a des ambitions politiques. L’histoire nous a abondamment montré qu’il faut essayer au maximum de tenir ces gens loin de l’exercice du pouvoir.

Ici, comme vous le savez, personne ne vous dira que tel parti politique est bien, tel autre mauvais. Pas de politique sur ce blog, mais par contre la défense de la liberté contre vents et marées, à commencer par celle des journalistes. Il faut rester vigilant, très vigilant au pays du Canard Enchaîné et autres Hara-Kiri. On pourrait finir par croire que la parole est totalement et définitivement libre. Bien sûr, la presse est globalement tenue par de grands groupes pas spontanément portés sur la défense des acquis sociaux de notre pays. Mais la nuance y est bien plus souvent au rendez-vous que chez le ténébreux tribun Jean-Luc. De toutes façons, il faut que la presse reste libre quelle que soit son obédience, avouée ou non.  Je suis très heureux du succès du nouvel hebdo d’Eric Fottorino, le 1 : 70 000 exemplaires au tout premier numéro, et une bonne vitesse de croisière de 35 000 exemplaires un mois après. Le très optimiste papier de La Tribune « L’info est morte, vive l’info » nous rappelle combien il est important de savoir surtout renouveler l’exercice de l’information, à travers les mots mêmes du culotté fondateur du 1 : « Je le dis souvent, à force de faire des journaux d’actionnaires et d’annonceurs, on ne fait plus de journaux de lecteurs. Or les lecteurs ce qu’ils veulent c’est un contenu. Ma conviction forte sur ce sujet, c’est que le papier en soi n’est pas en crise, en revanche les contenus le sont. Il y a donc une véritable offre à renouveler. » Culotté mais pas fou, donc : « la folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent » disait Albert Einstein.

A l’heure où Poutine souhaite interdire les gros mots en Russie pendant que sur South Park on se gausse toujours des « seven dirty words » de l’hypocritement correct à l’américaine, à l’heure où des milices en Centrafrique n’hésitent pas à assassiner une jeune journaliste française de 26 ans, je voulais juste dire ceci : la liberté de la presse est si sacrée à mes yeux que je veux bien accepter un Minute (sous haute surveillance) dans mon pays.

Attention, chers « libérateurs » bouffeurs de journalistes : nous veillons au grain et nous saurons vous envoyer dans les cordes s’il le faut. Tant qu’il le faudra. Autant de fois qu’il le faudra. Le journalisme aussi a ses accords mineurs qui sauront faire grincer vos dents. Sans noms d’oiseau. La vérité est toujours la plus forte, et son cœur ne cesse jamais de battre, même quand on le croit mort. Nous ne ferons aucun cadeau, et nous utiliserons précisément le verbe en sa créativité pour cela, dans l’esprit d’un certain Martin Luther King: « Vaincre par le Verbe, endurer la brutalité, rêver sans se soumettre, accompagner l’espoir, survivre à la violence obtuse. »

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Crédit photo : campagne Journée Mondiale de la Liberté de la Presse

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