%E2%80%98On_a_Hungry_Track%E2%80%99_by_Frank_Mahony

Are you swaggy ? 

Il y a quelque temps, j’avais placé en rubrique « La Phrase » de ce blog ce mot de Guy Debord : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. » (La société du spectacle). Il me semble que le concept de swag s’applique très bien à ce triste constat de notre époque.

Swag, un terme de djeuns donc. Qu’est-ce qu’avoir le swag quand on est teenager en 2013 ? D’après mon fils, les jeunes de sa génération qui se gratifient de ce titre envié (il ironise) parlent de swag dès lors qu’on est dans le coup mais de façon différente. « Une mode du différentiel » me lâche ce créatif en herbe. Pour lui et ses potes, le swag est donc une affaire de fashion victim qui estime dans le même temps se situer au-dessus de la mode. Il y faut d’abord les marques qui comptent. Et là, je reste perplexe personnellement face à ce diktat des marques tel qu’on ne l’avait jamais vécu je crois auparavant dans nos sociétés de consommation. Pourtant, en 2000, le succès de « No Logo, La tyrannie des marques » de Noémie Klein, pouvait laisser entrevoir l’hypothèse d’un réveil à grande échelle, d’une défiance collective. Mais non, en 2013 tout le monde se scanne des pieds à la tête, la middle class se doit d’afficher ostensiblement ses lunettes DG, les jeunes détenus de la Maison d’Arrêt ont leur survêt à trois bandes, le nouveau magazine LUI, clairement désérotisé, n’est qu’un énième centre commercial pour marques de luxe. Mais attention, ceux qui ont le swag considèrent qu’ils portent ces indispensables marques d’une manière tout à fait différente ! Là est ce qui crée leur notoriété et qui fait qu’ils sont catalogués « famous » dans la cour du collège ou du lycée. Selon mon fils toujours, il s’agit d’une communauté qui s’identifie et se reconnaît pas seulement via le look mais également à travers des choix musicaux qui se veulent différents alors que très clairement commerciaux. Les individus qui ont du swag écoutent donc aussi du rap, c’est évident. Oui mais que de la prose et de l’arrangement politiquement correct. Et à très grande diffusion mondiale.

Au bout du compte, le swag est surtout la traduction comportementale d’une société qui a désormais placé le culte de l’ego au cœur de son système de valeurs. En creusant la définition (et en écartant la proposition a priori fantaisiste de « Secretly We Are Gay »), le terme est ambivalent dès le départ. To swagger en anglais c’est fanfaronner, plastronner, se pavaner, marcher d’un air important. Une acception plus positive donne : chic, élégant. Il s’agit de « se présenter au monde avec confiance et avec style. La sophistication du style vestimentaire associé à une attitude cool. »  Il y a du charisme dans le swag, une aura qui inspire le respect. Dans les quartiers noirs américains, on utilise le terme de swagger dès la fin des années 70 et le terme/concept sera popularisé dans les années 2000 par des rappeurs. Oui, étrangement, c’était le style décalé, avant-gardiste éventuellement, qui faisait alors le swag. Mais ça c’était avant.

Dans mes recherches, je suis tombé sur « un nouveau phénomène du web, du moins qui fait tout pour le devenir » : Swaggman. Je vous conseille de jeter un oeil pour comprendre l’étendue des dégâts : ce rappeur et DJ poste des vidéos dont les consultations dépassent souvent le million. Son  truc c’est de s’afficher avec des tenues et accessoires qui valent des fortunes. Intégralement tatoué, il est dans la surenchère permamente allant jusqu’à brûler des billets de 20 €. Pourquoi me semble-t-il que Gainsbourg l’a fait avec infiniment plus de classe ? Ah ben oui, j’suis bête : c’est parce que l’Homme à la tête de choux se moquait éperdument de son image. Et n’avait pas de problème de reconnaissance. Aujourd’hui, ce fameux Swaggman travaille sa notoriété comme une Nabilla le fait avec ses seins, la Kardashian avec son cul… Non, bien vu mec, tu as raison : la sextape c’est dépassé ! Place à l’étalage de sa fortune : c’est aussi plus franc du collier si vous me permettez ! Je ne suis pas inquiet pour lui, il devrait réussir à devenir very famous ! Un long métrage prochainement à n’en pas douter.

Dans ce faux qui joue à être vrai, les Hipster aussi me font marrer. La barbe est revenue ? La chemise à carreau aussi ? Désolé les gars mais tout cela est super apprêté, on n’y croit pas une seule seconde. En tout cas pas moi. Le look de ces « originaux », de cette autre tribu « atypique » est savamment calculé, tout a été bien pensé, à la bonne place, bien propre. Les hipsters qui dansent sur la table de billard du dernier spot Diesel, embarquant la jolie serveuse qui « quit her job » dans une décapotable me font marrer aussi. Are you vraiment alive, les amis ? Très jolie scénographie pour époque qui n’a plus rien ni de spontané ni de naturel.

Alors swag pour swag, et swagman pour swagman, je me tourne en dernier recours vers celui de cette chanson folklorique australienne si magiquement interprétée par l’ami Tom Waits : Waltzing Matilda. Car swag avec un seul g, qui signifie « butin », était le nom donné au baluchon du chemineau australien du XIXe siècle. Détournement pas très innocent du butin des voleurs, le swag était l’ensemble des biens transportés par le journalier itinérant. On est très très loin du look pseudo-rebelle et de la selfie-attitude qui font le swag d’aujourd’hui. L’envie de cheminer me reprend tout d’un coup, loin de ce fiasco sociétal que n’ont su éviter ni la médiatisation du fameux No logo ni même la crise de 2008. C’est cela, ce doit être le chemineau en moi qui n’est pas très raccord avec tout ce cirque.

Cette histoire de chemineau qui vole un mouton, et préfère se noyer dans un billabong plutôt que d’être jugé est autrement plus classe. Oui, c’est cela : la classe intérieure, la dignité morale, la démarche altière… ça vous avait tout de suite une autre gueule, non ? Waltzing Matilda, Waltzing Matilda… Sans look autre que des fringues de circonstances, j’ai souvent chanté à tue-tête cette chanson avec mon pote keupon, en sortant de pub dans les petits matins froids de la Haute-Savoie. Vieil anar de mes années fac, je ne sais pas où tu es aujourd’hui mais je pense souvent à toi : c’est à toi que je dédies aujourd’hui ce post.

Once a jolly swagman camped by a billabong…

 

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