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La Pleine Conscience sous docte tutelle…

Je suis tombé il y a deux semaines sur un reportage qui m’a fait tilt sur un des grands JT télé : l’essor de la « méditation en pleine conscience » en France. Après Pierre Rabhi sur le même JT il y a quelques mois, je me dis que tout n’est donc pas perdu. Or donc, la méditation en pleine conscience. Très bien, très bien. Je vois cela d’un très bon œil, tant je crois aux vertus d’une méditation sans mantra ni autre support telle que la pratique de Zazen. Oui, tout cela va dans le bon sens. Inscrire cette pratique, hors de la religion, dans une hygiène quotidienne accessible au plus grand nombre. Démocratiser une pratique qui pouvait paraître âpre, ascétique, voire élitiste. Plus de « méditants conscients », autant d’individus dans toutes les sphères de la société aptes à imprimer à cette dernière de good good vibes… Ce qui m’a fait sourire par contre : l’existence d’un Diplôme Universitaire de « Méditation en Pleine Conscience », sans parler des instituts déjà positionnés sur le marché autour de méthodes bien conceptualisées.  MBSR (Mindfullness-Based Stress Reduction), MBCT (Mindfullness-Based Cognitive Therapy), insight meditation…

Oui, tous ces concepts complexes qui se mettent en place autour de cette méditation particulière m’amusent quelque peu… En effet, l’esprit de cette méditation telle qu’un véritable maître Zen me l’a enseigné est Shikantaza : « juste s’asseoir ». Les consignes, la posture, s’apprennent en 5 mn. Avec la concentration sur la respiration abdominale en support, l’esprit observe les pensées au fur et à mesure qu’elles se présentent et disparaissent. Sans les suivre, sans les rejeter. Sans ruminer, sans rechercher le vide. Travail sur le détachement idéalement face à un mur ou autre support neutre. Dans la difficulté à se centrer dans le dojo, il est possible de demander le kyosaku, un petit coup de bâton sur chaque deltoïde qui effectivement vous recentre en deux temps trois mouvements. Hors du dojo, chacun ses méthodes : secouer la tête, faire rouler ses yeux… A Strasbourg donc, des médecins suivent déjà une formation universitaire et l’Association Francophone pour la Pleine Conscience propose moultes formations et programmes autour du concept de « mindfulness ». Et même du « matériel didactique téléchargeable ». Avec une définition fondatrice de la pleine conscience en accueil : «  Etat de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie moment après moment. » Là réside l’extrême simplicité autant que l’extrême difficulté à entrer dans cette pratique. Voilà pourquoi, si toute cette mise en branle à l’occidentale est positive à bien des égards, ce sempiternel besoin de rendre cérébral ce qui n’a rien de cérébral a de quoi me faire sourire.

Même Sainte Thérèse de Lisieux qui n’avait rien d’une exégète, plus artiste que philologue, a eu droit au titre suprême de « Docteur de l’Eglise». La sainte n’a pourtant rédigé qu’une autobiographie (à la demande de ses supérieures), des pièces de théâtre et une abondante correspondance… Oui, elle a apporté quelque chose de neuf à travers son message de « la petite voie », une petite voie toute simple qui préconise la réalisation dans « les petites choses » : « Voyez-vous, penser de belles et saintes choses, faire des livres, écrire des biographies de saints ne vaut pas un acte d’amour de Dieu, ni l’action de répondre quand la cloche de l’infirmerie sonne et que cela dérange. » Franchement, un maître zen ne dirait pas autre chose; sans l’idée de Dieu bien sûr. Parce que ce message d’extrême simplicité, qui lui faisait préférer l’ascenseur aux escaliers, est probablement au cœur de l’Evangile, l’Eglise catholique lui a offert, outre la canonisation,  ce titre rare de Docteur de l’Eglise. Il y a dans cette manière de fonctionner très occidentale comme un refus de la simplicité en tant que telle, l’impossibilité d’accueillir la quintessence d’une spiritualité sans les atours d’une docte tutelle. Il y faut du titre, des justifications intellectuelles, tout cet appareil conceptuel constitué des « longues chaînes de raisons » qui font les discours et les méthodes. Il y faut tout l’emballage cérébral sans lequel tout cela risquerait de passer pour trop enfantin, pas très sérieux. Marrant. C’était quoi déjà la chanson de Nougaro ? Ah oui : « redevenir tout simple, comme ces âmes saintes, qui disent dans leurs yeux : mieux. »

Tout cela me renvoie à ce passage moins cité du Petit Prince de cet astronome turque qui présente sa découverte d’un astéroïde en tenue traditionnelle et chéchia. Personne ne le croit. Heureusement, en revêtant un smoking, il réussit à convaincre son auditoire. Oui, madame, c’est un grand professeur, vous voyez bien. Cela me renvoie aussi à ce mot de Gaston Bachelard, philosophe autodidacte méprisé précisément pour cette raison pas ses pairs de l’époque : « l’intuition nous installe au cœur du réel ».

Oui, je suis donc très heureux de voir cette technique de méditation sortir du seul cadre du bouddhisme. Rappelons qu’avec toutes ces connaissances, toutes ces années de pratique d’exercices ascétiques complexes, Siddhartha Gautama a trouvé l’éveil grâce à la simplicité de cette simple méditation en pleine conscience. Ce que rappelait bien le maître du dojo où je pratiquais : « faire l’expérience de Zazen, c’est vivre la même expérience que Bouddha il y a 2500 ans ». Oui, heureux donc que les occidentaux aient compris que la méthode puisse fonctionner en dehors de la religion. C’est juste que je ne considère pas forcément la religion toujours plus suspecte que les organisations laïques. En regardant un peu les programmes, les « Docteurs ès quelque chose » qui y officient, je me dis qu’il y a quand même toujours les mêmes réflexes identiques : formaliser une intuition, théoriser son message, organiser une progression, remettre des diplômes et autres hochets aux élèves méritants qui sont parfois autant de disciples. Modules de « Méditation par balayage corporel », de « Body Scan »… Intéressant, très intéressant comme disais un professeur de karaté quand on lui détaillait les complexes et secrets principes d’une technique qui ne sert à rien en combat réel…

Oui, excellente nouvelle la médiatisation et l’essor de la Méditation en Pleine Conscience, et notamment son intégration dans des cursus de formation de médecins, de psys, de biologistes… Mais je voulais juste aujourd’hui dédier ce post au berger analphabète qui entre en méditation profonde face à son troupeau et aux massifs bien découpés de l’autre côté de la vallée. Mon dernier post parlait notamment de l’obligation que nous avons aujourd’hui à circuler, à déambuler en ville. S’arrêter en ville est suspect. Stases non autorisées ! Se poser hors des endroits autorisés (banc, cafés, station de tram…) est classé subversif. Je dédie donc aussi ce post à l’homme qui s’arrête dans la rue, attentif à tout ce qui se passe autour de lui, pleinement attentif aux mouvements, aux expressions, aux rythmes, aux couleurs, aux odeurs, soudainement tout aussi attentif aux mouvements intérieurs de ses pensées et émotions… Un peu comme L’ultra-moderne solitude de Souchon, mais en positif.

Non, ni les dojos ni les universités, ni l’intime chambre ni la grande nature n’ont le monopole de l’accès à la Pleine Conscience.

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