Archives mensuelles de novembre, 2013

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La Pleine Conscience sous docte tutelle…

Je suis tombé il y a deux semaines sur un reportage qui m’a fait tilt sur un des grands JT télé : l’essor de la « méditation en pleine conscience » en France. Après Pierre Rabhi sur le même JT il y a quelques mois, je me dis que tout n’est donc pas perdu. Or donc, la méditation en pleine conscience. Très bien, très bien. Je vois cela d’un très bon œil, tant je crois aux vertus d’une méditation sans mantra ni autre support telle que la pratique de Zazen. Oui, tout cela va dans le bon sens. Inscrire cette pratique, hors de la religion, dans une hygiène quotidienne accessible au plus grand nombre. Démocratiser une pratique qui pouvait paraître âpre, ascétique, voire élitiste. Plus de « méditants conscients », autant d’individus dans toutes les sphères de la société aptes à imprimer à cette dernière de good good vibes… Ce qui m’a fait sourire par contre : l’existence d’un Diplôme Universitaire de « Méditation en Pleine Conscience », sans parler des instituts déjà positionnés sur le marché autour de méthodes bien conceptualisées.  MBSR (Mindfullness-Based Stress Reduction), MBCT (Mindfullness-Based Cognitive Therapy), insight meditation…

Oui, tous ces concepts complexes qui se mettent en place autour de cette méditation particulière m’amusent quelque peu… En effet, l’esprit de cette méditation telle qu’un véritable maître Zen me l’a enseigné est Shikantaza : « juste s’asseoir ». Les consignes, la posture, s’apprennent en 5 mn. Avec la concentration sur la respiration abdominale en support, l’esprit observe les pensées au fur et à mesure qu’elles se présentent et disparaissent. Sans les suivre, sans les rejeter. Sans ruminer, sans rechercher le vide. Travail sur le détachement idéalement face à un mur ou autre support neutre. Dans la difficulté à se centrer dans le dojo, il est possible de demander le kyosaku, un petit coup de bâton sur chaque deltoïde qui effectivement vous recentre en deux temps trois mouvements. Hors du dojo, chacun ses méthodes : secouer la tête, faire rouler ses yeux… A Strasbourg donc, des médecins suivent déjà une formation universitaire et l’Association Francophone pour la Pleine Conscience propose moultes formations et programmes autour du concept de « mindfulness ». Et même du « matériel didactique téléchargeable ». Avec une définition fondatrice de la pleine conscience en accueil : «  Etat de conscience qui résulte du fait de porter son attention, intentionnellement, au moment présent, sans juger, sur l’expérience qui se déploie moment après moment. » Là réside l’extrême simplicité autant que l’extrême difficulté à entrer dans cette pratique. Voilà pourquoi, si toute cette mise en branle à l’occidentale est positive à bien des égards, ce sempiternel besoin de rendre cérébral ce qui n’a rien de cérébral a de quoi me faire sourire.

Même Sainte Thérèse de Lisieux qui n’avait rien d’une exégète, plus artiste que philologue, a eu droit au titre suprême de « Docteur de l’Eglise». La sainte n’a pourtant rédigé qu’une autobiographie (à la demande de ses supérieures), des pièces de théâtre et une abondante correspondance… Oui, elle a apporté quelque chose de neuf à travers son message de « la petite voie », une petite voie toute simple qui préconise la réalisation dans « les petites choses » : « Voyez-vous, penser de belles et saintes choses, faire des livres, écrire des biographies de saints ne vaut pas un acte d’amour de Dieu, ni l’action de répondre quand la cloche de l’infirmerie sonne et que cela dérange. » Franchement, un maître zen ne dirait pas autre chose; sans l’idée de Dieu bien sûr. Parce que ce message d’extrême simplicité, qui lui faisait préférer l’ascenseur aux escaliers, est probablement au cœur de l’Evangile, l’Eglise catholique lui a offert, outre la canonisation,  ce titre rare de Docteur de l’Eglise. Il y a dans cette manière de fonctionner très occidentale comme un refus de la simplicité en tant que telle, l’impossibilité d’accueillir la quintessence d’une spiritualité sans les atours d’une docte tutelle. Il y faut du titre, des justifications intellectuelles, tout cet appareil conceptuel constitué des « longues chaînes de raisons » qui font les discours et les méthodes. Il y faut tout l’emballage cérébral sans lequel tout cela risquerait de passer pour trop enfantin, pas très sérieux. Marrant. C’était quoi déjà la chanson de Nougaro ? Ah oui : « redevenir tout simple, comme ces âmes saintes, qui disent dans leurs yeux : mieux. »

Tout cela me renvoie à ce passage moins cité du Petit Prince de cet astronome turque qui présente sa découverte d’un astéroïde en tenue traditionnelle et chéchia. Personne ne le croit. Heureusement, en revêtant un smoking, il réussit à convaincre son auditoire. Oui, madame, c’est un grand professeur, vous voyez bien. Cela me renvoie aussi à ce mot de Gaston Bachelard, philosophe autodidacte méprisé précisément pour cette raison pas ses pairs de l’époque : « l’intuition nous installe au cœur du réel ».

Oui, je suis donc très heureux de voir cette technique de méditation sortir du seul cadre du bouddhisme. Rappelons qu’avec toutes ces connaissances, toutes ces années de pratique d’exercices ascétiques complexes, Siddhartha Gautama a trouvé l’éveil grâce à la simplicité de cette simple méditation en pleine conscience. Ce que rappelait bien le maître du dojo où je pratiquais : « faire l’expérience de Zazen, c’est vivre la même expérience que Bouddha il y a 2500 ans ». Oui, heureux donc que les occidentaux aient compris que la méthode puisse fonctionner en dehors de la religion. C’est juste que je ne considère pas forcément la religion toujours plus suspecte que les organisations laïques. En regardant un peu les programmes, les « Docteurs ès quelque chose » qui y officient, je me dis qu’il y a quand même toujours les mêmes réflexes identiques : formaliser une intuition, théoriser son message, organiser une progression, remettre des diplômes et autres hochets aux élèves méritants qui sont parfois autant de disciples. Modules de « Méditation par balayage corporel », de « Body Scan »… Intéressant, très intéressant comme disais un professeur de karaté quand on lui détaillait les complexes et secrets principes d’une technique qui ne sert à rien en combat réel…

Oui, excellente nouvelle la médiatisation et l’essor de la Méditation en Pleine Conscience, et notamment son intégration dans des cursus de formation de médecins, de psys, de biologistes… Mais je voulais juste aujourd’hui dédier ce post au berger analphabète qui entre en méditation profonde face à son troupeau et aux massifs bien découpés de l’autre côté de la vallée. Mon dernier post parlait notamment de l’obligation que nous avons aujourd’hui à circuler, à déambuler en ville. S’arrêter en ville est suspect. Stases non autorisées ! Se poser hors des endroits autorisés (banc, cafés, station de tram…) est classé subversif. Je dédie donc aussi ce post à l’homme qui s’arrête dans la rue, attentif à tout ce qui se passe autour de lui, pleinement attentif aux mouvements, aux expressions, aux rythmes, aux couleurs, aux odeurs, soudainement tout aussi attentif aux mouvements intérieurs de ses pensées et émotions… Un peu comme L’ultra-moderne solitude de Souchon, mais en positif.

Non, ni les dojos ni les universités, ni l’intime chambre ni la grande nature n’ont le monopole de l’accès à la Pleine Conscience.

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La Coulée verte était un Musée vert…

Dommage c’était bien parti… J’avais noté bien avant l’ouverture de la Promenade du Paillon à Nice que la tendance en matière d’aménagement paysager était de laisser la Nature s’exprimer plus librement. Une réflexion qui fit l’objet il y a un an d’un post intitulé Herbes Folles. Et puis voilà, la coulée verte rebaptisée entre-temps Promenade du Paillon a ouvert ses grilles il y a 2 semaines, le samedi 26 octobre. Autour de moi, dans les cafés et sur les réseaux, tout le monde de se réjouir de ce « magnifique », « superbe », « génial » nouveau parc. Sur Facebook, une de mes connaissances notait : « celui qui n’aime pas la Promenade du Paillon, je lui coupe la tête ». Cet homme que j’apprécie pour son engagement auprès des jeunes, et qui n’est ni violent ni intégriste, voulait exprimer avec humour (hum !) une certitude : on ne peut pas ne pas aimer la Promenade du Paillon. Je suis venu plus d’une fois, observant, recherchant, analysant. Traquant mon propre ressenti premier négatif pour tenter d’admettre que bon, il ne fallait pas exagérer, ce parc était bel et bien un « jardin extraordinaire ». Désolé de ne pas m’associer à la liesse générale donc. J’aurais tant aimé le faire ! Désolé, mais je trouve cette Promenade du Paillon fort décevante. Oui, comme les jets d’eau qui sont censés créer l’animation, j’ai envie de dire pschiiit ! Lot a do about nothing chers touristes…

Et pourtant, comme disait notre Coluche national, ils ont fait des études ! Mais bon, sur un chantier si important, si emblématique de toute une ville, un architecte, qu’il conçoive une bâtisse ou un parc, a besoin de laisser sa trace. Table rase du passé donc. Et puis, le cahier des charges de la ville a visiblement demandé à ce qu’on évite le squattage des espaces, la circulation de tout ce qui roule avec des roulettes… A l’arrivée, nous avons un joli musée vert avec tout plein d’essences fort intéressantes, un charmant parc pour déambulation bourgeoise only. Argumentation.

Table rase donc pour nos concepteurs. Exit l’arène conviviale, les pergolas accueillantes, les bassins rassérénants, les espaces de circulation généreux, les dénivelés poétiques. Apparemment, on ne voulait effectivement voir qu’une seule tête. Tout est sur le même plan, tiré au cordeau. Une conception tout en lignes épurées, l’œil ne s’arrêtant sur rien sinon les quelques arbres qui ont été complantés sur la pelouse. Côté Place Masséna, le miroir d’eau et ses jets occupe une place tellement disproportionnée par rapport à l’espace de circulation qu’on y est très vite en file indienne. Très chaleureux vraiment d’aller arpenter cet endroit mouillé conçu pour ne pas s’y éterniser. D’ailleurs, c’est là le fil du rouge du parc : circulez s’il vous plaît ! Les bancs ont été conçus selon un inconfort tel que l’on n’a pas trop envie de s’y attarder et encore moins de s’allonger. Le dispositif anti-SDF devrait bien fonctionner, je crois. De toutes façons, il n’y a pas beaucoup de bancs si l’on considère qu’il est interdit de s’asseoir sur la pelouse. Cette absence de convivialité qui faisait le charme du précédent parc ne dérange personne ? Bizarre. Nous sommes apparemment dans une époque qui a aussi perdu ce sens-là. L’on ne chante plus, l’on ne se rencontre plus : on vend au peuple de l’aménagement bling-bling, suffisant, froid, hautain… et l’on prend effectivement tout cela pour une plus-value esthétique évidente. Il en va peut-être ainsi de ce rapport au beau comme du rapport à l’urgence écologique. Je veux parler du syndrome de la grenouille ébouillantée : depuis des années, l’on fait progressivement et insensiblement monter la température de l’eau dans laquelle nous sommes plongés. Nous mourrons cernés par des montagnes de déchets, debout dans dans nos jardins prétentieux sans même nous en rendre compte. Mais il y a pire encore : à cette bien pauvre idée de l’art de vivre ensemble s’ajoute la répression à chaque buisson.

A l’entrée du parc, une foultitude de pictos d’interdits. Le ton est donné. Interdit de s’allonger sur la pelouse, d’écouter de la musique, de se promener en rollers, en skateboard… L’autre jour, des jeunes étaient assis sur un banc. Des « blancs propres », à la mèche blonde flottant au vent. Ni maghrébin, ni noir, et encore moins Roms. De « gentils lycéens » d’un des lycées les mieux classés en France (Lycée Masséna) venus faire une pause dans le jardin de « leur » ville. Le groupe étant assez important, certains s’étaient assis par terre. Autour du banc et non sur la pelouse. Immédiatement, la « maréchaussée » est venue les faire relever. Et oui, Mesdames et Messieurs, l’ambiance de la Promenade du Paillon c’est Garde-à-Vous, ça je ne l’invente pas. Quand je pense que certains journalistes de Nice Matin s’étaient chauffés en évoquant un Center Park niçois. Mort de rire ! Les New-Yorkais pique-niquent dans leur parc, de même que les annéciens au Pâquier (ville de droite pourtant), ou bien les parisiens au Champs de Mars.

On ne peut qu’aimer La Promenade du Paillon ? Oui si l’on considère qu’elle a permis d’abattre le mur de la honte qui coupait la ville de Nice en deux. Oui, si l’on considère que du vert pris sur du béton c’est quand même toujours une bonne nouvelle. Mais non, désolé, cher coupeur de tête, si l’on considère que l’on a clairement régressé en matière de convivialité et de liberté. Comme beaucoup de niçois par contre avec lesquels je suis tombé d’accord, j’ai envie de dire aussi : près de 34 millions d’euro pour ça !

La Promenade du Paillon est un parc bourgeois figé et pétri d’interdits, c’est tout ce qu’il y a à en dire. Un jardin sans âme, indépendamment du fait que les végétaux qui y sont plantés demandent encore à s’y exprimer. Un jardin-ghetto sous la haute surveillance de flics et de caméras.

Pauvre grenouille bardée d’outils 2.0, tu as oublié comment on vivait en d’autres temps moins show-off. Ton insensibilité à cela aussi me confond.

Pauvre fou avec tes herbes folles, tu as oublié que tu vis dans la ville la plus conservatrice de France. Heureusement, j’ai plus de 25 ans, je suis blanc et j’ai un travail…

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