Archives mensuelles de octobre, 2013

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Saines occupations ?

En atelier d’écriture, il est un exercice classique qui constitue surtout une mise en jambe avant d’entrer dans le vif du sujet : j’aime/ je déteste. Il est pour moi un mot comme ça que je classe sinon dans la catégorie des clairement abhorrés du moins dans les « fortement suspects ». Ce mot : occupation.

Ce qui me renvoie à ce mot ces derniers jours ? Probablement les vacances de Toussaint, certainement mon temps partiel de formateur en maison d’arrêt. Dans le premier cas, je vois tous ces jeunes parents confrontés une énième fois à cette soi-disante angoissante question : « comment les occuper quand l’Education Nationale est au repos ? ». Dans le second, je m’aperçois, en constatant avec effarement ce qui se passe aux Etats-Unis avec les « clauses d’occupation » des prisons privées, que le nouveau cheval de bataille de Mme Taubira est d’un enjeu capital au regard des droits de l’homme. Oui, l’occupation est à mon sens fortement suspecte en ce qui concerne nos libertés.

Quand on écoute certains parents deviser benoîtement, poussette contre poussette, ce terme d’occupation semble pourtant paré de toutes les vertus du bon sens populaire : « il faut leur trouver de saines occupations, c’est pour leur bien ! » L’occupation, rempart contre l’oisiveté, mère de tous les vices comme chacun sait.

Là est précisément ce qui fonde ma mauvaise perception de ce terme si politiquement correct qui, sous l’apparence d’un projet moralement louable, est souvent un alibi tout désigné pour d’autoritaires programmes.

L’étymologie de ce mot n’est pas pour me contredire. Occupare en latin c’est d’abord « prendre de l’espace », « remplir ». C’est précisément accaparer, envahir, prendre possession de, s’emparer, se rendre maître de. Dans l’Histoire de France, l’Occupation c’est celle de la botte nazie. Et sous toutes les latitudes, les occupants ont rarement fait le bonheur des autochtones. Oui, il y a dans l’occupation une démarche souvent hypocrite, une approche sournoise dans laquelle un occupant est avant toute chose un envahisseur.

A écouter la démarche de certains parents, il me semble qu’ils occupent trop souvent l’espace-temps de leurs enfants avec des emplois du temps qu’ils ne s’imposeraient pas à eux-mêmes. Et pire encore, avec des activités qui sont des projections de leurs propres rêves. Tu passes 7 heures par jour en classe ? Allez, c’est reparti pour le même quota en centre aéré. Mais si, tu verras, c’est génial le judo ! Moi, à 10 ans, j’ai failli être champion au niveau Région ! Ne t’inquiète pas, on va t’occuper l’esprit, le corps, l’estomac. On va remplir pour toi. J’ai été aussi un jeune papa, mais je me suis toujours soucié, autant que de trouver à mes enfants les arts et/ou sports qui leur permettent de s’exprimer selon leur propre personnalité, de leur libérer du temps inoccupé. Parce qu’on se construit aussi dans ces moments de pause, de rêverie, de contemplation…

Pour ce qui est des « taux d’occupation », je vous invite grandement à lire ce papier repris par le Courrier International : La prison, un business juteux. Dans ce  pays qui se gargarise du mot liberté, cette clause prévoit que « l’Etat maintienne à tout moment les prisons remplies à 90%, indépendamment de la hausse ou de la baisse de la criminalité. » Dans un pays qui, la main sur le coeur, renouvelle en permanence sa foi en Dieu avant la Nation, des entreprises pénitentiaires privées ont ainsi fait voter les three-strike laws et les truth-in-sentencing laws. La première permet de condamner un petit délinquant à perpétuité à partir de la troisième infraction, la seconde prévoit des peines incompressibles afin que celles-ci correspondent aux sentences. J’ai vraiment du mal parfois à comprendre la vision des américains. Une autre culture définitivement. Et je suis heureux de vivre dans un pays qui a le courage de s’attaquer à une réforme pénale visant explicitement à infléchir ces fameux taux d’occupation.

Non, décidément, ce terme d’occupation reste pour moi suspect à bien des égards. Puisque qu’il s’agit de remplir soit pour le pouvoir et l’argent, soit de remplir pour remplir, pour se débarrasser d’un devoir embarrassant. Et donc trop souvent au détriment de la liberté des occupés.

Je suis heureux d’avoir su laisser à mes enfants leurs quotas de rêveries, de glandage et de pure observation. Je suis heureux d’avoir su non pas occuper mes journées avec eux, mais illuminer ces dernières, en partageant avec eux moultes séances de dessin, de jeux, de rires. Je suis heureux et fier de vivre dans le pays d’une ministre de la justice qui cherche à vider les prisons de ceux qui n’ont rien à y faire.

Occupation. Un euphémisme pour des stratégies trop souvent impérialistes. Comme ces mêmes américains, oui encore eux, qui occupent aujourd’hui l’espace de nos conversations privées au nom bien sûr de notre sécurité. Tiens, c’est le même alibi que pour les parents (je ne veux pas qu’ils traînent ! ).

Occupé ? Pour moi, ça sent souvent mauvais.

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Ses propres ailes

Dans un ciel bas,

Les étourneaux tournoient

Virent et louvoient,

Etourdissants ébats.

Les années ont passé,

L’oisillon a pris son envol.

Ce matin sans son bol,

Une présence effacée.

Là-haut dans les nues,

Nuées à l’unisson,

Les étourneaux s’amusent

De ces éphémères fusions.

(Nice, automne 2013)

Crédit photo : Mikaêl  ANISSET
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