Chekhov_at_Melikhovo.

Anton Tchekhov, le libertaire-résilient.

Or donc, Anton Tchekhov. Persiste et signe. Si la Mouette est passée depuis la semaine dernière, je tenais dans la foulée à réserver à son auteur une place de choix dans ma rubrique « Figures de liberté ». En la matière, l’homme m’impressionne dans son parcours comme dans son œuvre. A vrai dire, Tchekhov m’interpelle effectivement à double titre.

Il impressionne tout d’abord le « rédac » que je suis censé être. Dans sa courte vie (emporté à 44 ans par une tuberculose), il aura réussi à publier plus de 600 œuvres littéraires, principalement des nouvelles et des pièces de théâtre. Œuvres écrites dans les pires conditions matérielles qu’un écrivain puisse envisager, puisque Tchekhov exerça officiellement le métier de médecin et pourvoya allégrement aux charges de la famille nombreuse que ses parents, touchés par la faillite, ne pouvaient plus assumer.

Il fascine par ailleurs le créateur du présent blog dédié à la liberté. Tchekhov a vécu sous la férule d’un père particulièrement despotique, quasi analphabète et fanatique religieux. Autoritarisme que prolongeait le régime dur et sévère des écoles de l’empire russe d’alors. Il y a eu apparemment chez Tchekhov, un cas de résilience inspiré qui s’est exprimé avec le talent que l’on sait dans cette œuvre prolifique : « ce que les écrivains nobles prenaient gratuitement à la nature, les écrivains roturiers l’achètent au prix de leur jeunesse. Ecrivez donc un récit, où un jeune homme, fils de serf, ancien commis épicier, choriste à l’église, lycéen puis étudiant, entrainé à respecter les grades, à embrasser les mains des popes, à vénérer les pensées d’autrui, reconnaissant pour chaque bouchée de pain, maintes fois fouetté, qui a été donner des leçons sans caoutchoucs aux pieds, qui s’est battu, qui a tourmenté des animaux, qui aimait déjeuner chez des parents riches, qui fait l’hypocrite avec dieu et les gens sans aucune nécessité, par simple conscience de son néant, montrez comment le jeune homme extrait de lui goutte à goutte l’esclave, comment un beau matin, en se réveillant, il sent que dans ses veines coule non plus du sang d’esclave, mais un vrai sang d’homme. » (tiré d’une lettre à son éditeur)

Cette résilience ne s’appuyait pas seulement sur un talent littéraire peu commun, mais également sur un esprit généreux, un grand cœur, une belle âme. Sans oublier l’extrême résistance au travail dont il fit preuve malgré cette maladie, très tôt contractée, et cette double activité professionnelle. Devenu médecin, Tchekhov aura beaucoup soigné gratuitement parmi les plus nécessiteux, participé bénévolement à la fondation de dispensaires, financé la création d’écoles populaires… Et puis, il y a aussi ce désir de témoigner de la souffrance humaine, de l’injustice, qui le pousse, dans une mission quasi-journalistique, jusqu’aux confins de la russie, sur l’île-prison de Sakhaline, « lieu de souffrances intolérables comme seul l’homme peut en supporter. » Dès la parution de son essai L’île de Sakhaline, une commission d’enquête sera constituée par le ministère de la justice en vue de faire toute la lumière sur cette contrée de non-droit où se commettaient les pires exactions. Oui, Anton Tchekhov était un esprit libre et généreux. Il n’est pas anodin que le libertaire-chrétien Tolstoï l’ait tenu en haute estime. Les esprits libres se rencontrent…

A travers toute son œuvre, il y a aussi cet humour, cette gaieté, ce sens du comique dans le tragique qui est souvent la signature de la résilience. Cette aptitude au recul fut probablement étayée par cette relation particulière au corps, et aux corps, que noua l’écrivain-médecin durant cette vie bien remplie. Et auquel je laisse bien évidemment le mot de la fin.

 « Je ne suis ni un libéral, ni un conservateur, ni un progressiste, ni un moine, ni un indifférent… Je voudrais être un artiste libre et rien de plus, et je regrette que Dieu ne m’ait pas donné les forces nécessaires. Je hais le mensonge et la violence sous toutes leurs formes (…). Il n’y a pas que chez les marchands et dans les maisons d’arrêt que le pharisaïsme, l’esprit obtus et l’arbitraire règnent en maîtres. Je les retrouve dans la science, dans la littérature, chez les jeunes. Pour la même raison, je n’éprouve pas d’attrait spécial pour les gendarmes, pas plus que pour les bouchers, les savants, les écrivains ou les jeunes. Enseignes et étiquettes sont, à mon sens, des préjugés. Mon saint des saints, c’est le corps humain, la santé, l’esprit, le talent, l’inspiration, l’amour et la liberté la plus absolue, la liberté face à la force et au mensonge, quelle que soit la façon dont ceux-ci se manifestent. Voici le programme auquel je me tiendrais si j’étais un grand artiste. »

Publicités