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Poétique du cadre.

Au théâtre hier soir, les décors n’étaient pas de Roger Harth mais de Zimmermann & de Perrot. La compagnie suisse du même nom y jouait au TNN (Théâtre National de Nice) sa dernière pièce intitulée Hans was Heiri. Mais l’œuvre mouvante non identifiée que l’ai eu la chance de savourer hier se classe difficilement dans ce qu’on appelle théâtre. Comment appeler une production qui relève à la fois du drame, du ballet, du cirque ? La réponse revient aux créateurs : « Nous appelons notre travail du théâtre, car nous n’avons pas trouvé de meilleur nom. Nous aimons déformer et retourner les choses. Nous recherchons le possible dans l’impossible. Nous prenons des risques et nous échouons. Nous aimons les choses, les objets, ce sont pour nous des êtres vivants. »

Idiome suisse-allemand, Hans was Heiri signifie « au bout du compte, c’est du pareil au même. » Le parti pris de cette pièce est que tous les êtres humains pensent, ressentent, agissent, réagissent et, au bout du compte, fonctionnent de la même façon au-delà de qu’ils peuvent percevoir comme des vécus singuliers. Cette idée me renvoie à celle exprimée, dans un contexte de guerre, dans le court-métrage L’un est l’autre récemment présenté sur ce blog. Reste qu’ici le champ de bataille est celui du plus ordinaire quotidien. Et pour que cette communauté de fonctionnement soit flagrante à tout un chacun, les auteurs ont réduit les dialogues à leur plus élémentaire expression. Au milieu des borborygmes fusent parfois des mots tout juste identifiables : « t’es méchant ! », « It’s a miracle ! »… C’est donc le langage du corps, des corps, qui prend le dessus. Une chorégraphie décoiffante et d’un seul trait qui passe en revue à peu près tout ce qui façonne ces vies que nous croyons si originales : la séduction, la mort, l’amour, la mesquinerie, la superficialité, la puérilité, l’angoisse, l’envie, l’instinct grégaire, les voisins, la joie, la tristesse, Dieu, la vieillesse… « A quoi nos vies se résument » comme dirait Souchon quand il pense, lui, aux jupes des filles. Mais aussi, une dimension importante me semble-t-il qui justifie à la fois ce post sur ce blog et son intro sous forme de boutade : notre gestion quotidienne des cadres.

Dès que le rideau se lève, tout n’est effectivement que cadres, chambranles rectangulaires, cubes, arêtes… Avec une expressivité extraordinaire, les sept personnages de cette fable ordinaire, s’emploient à composer avec ces limites anguleuses, souvent agressives. Un contraste saisissant entre ce qui grouille en nous tous d’émotions, de désirs, de rêves, et cet encadrement permanent et omniprésent de nos existences. Encadrement physique et symbolique qui fait dire à un certain Pierre Rabhi que nous passons nos vies dans des boîtes : « notre civilisation a la prétention de nous libérer alors qu’elle est la civilisation la plus carcérale de l’histoire de l’humanité. De la maternelle à l’Université, nous sommes enfermés, ensuite tout le monde travaille dans des boîtes. Même pour s’amuser on va en boîte, assis dans sa caisse. Enfin, on a la boîte à vieux quand on n’en peut plus, qu’on est usé, avant de nous mettre dans une dernière boîte, la boîte définitive. » Tantôt sur le registre de la farce, tantôt avec beaucoup d’émotion, les personnages, pas si loufoques que ça, s’ébattent et se débattent dans ces mille et un enfermements, non sans pathétiques tentatives de libération.

Voilà ce que m’a inspiré aussi cette création, bluffante à tous points de vue. Un parti pris que ne met pas en avant le flyer de présentation, mais qui, j’en suis certain, était aussi présent dans la tête des créateurs lors de la conception scénographique. Mais le résultat est là : ça grouille dans et hors des cadres, une véritable dynamique de boulevard version mime et trapèzes. Il y a du Harpo parfois dans les trouvailles, dans la poétique des corps. Un régal. A l’applaudimètre hier soir, les danseurs-chanteurs-comédiens-trapézistes-contorsionnistes ont atteint leur but non sans quelques touches d’humour. Peu importe que mon voisin de droite ait compris, consciemment, que pas grand chose, au bout du compte nous différencie lui et moi dans nos soi-disantes « légendes personnelles » : tout le monde a été ému par cette humaine comédie sans paroles. Personnellement, dans ce registre de création mêlant arts du cirque, danse et jeu d’acteur, je n’avais pas pris une telle claque depuis « Au revoir Parapluie » de Jame Thierrée à l’Opéra de Nice…

Pour les niçois, il est encore possible d’y assister jusqu’à demain. Sinon, la tournée en France se poursuit jusqu’en mai avant de partir pour l’étranger (le calendrier c’est par ici).

Je laisse aux créateurs, Martin Zimmermann et Dimitri de Perrot, le mot de la fin puisque sur scène les mots ne sont pas conviés : « nous sommes des petits qui aimerions être des grands, mais qui, d’un coup, sommes débordés par la réalité. Nous gambadons au bord de l’abîme. Nous mourons de rire, mais prenons tout au sérieux ».

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