Archives mensuelles de novembre, 2012

Horizontale condition…

Il est parti vendredi dernier à 52 ans. Patrick Edlinger est mort à son domicile sans qu’il soit fait mention des causes du décès. On sait qu’il menait un difficile combat contre l’alcool. Qu’importe les raisons, un homme libre s’en est donc allé. Dans un précédent post, Plus libre sera la chute, je m’attardais sur deux hommes adeptes du « grand plongeon ». L’apnéiste-poète Guillaume Néry retenait particulièrement mon attention dans son aptitude à prendre des libertés avec la respiration ainsi qu’avec les phénomènes de surpression.

Avec Edlinger, nous restons dans la verticalité. On s’échappe juste dans l’autre sens. Grimpeur hors-norme, il prenait, lui, des libertés avec les plus élémentaires lois de la pesanteur. Jeune étudiant, je me suis décillé les yeux, dans le célèbre documentaire « Opéra Vertical », à regarder cet homme se défaire de voies extrêmement longues sans aucune sécurité. Sa « vie au bout des doigts » (autre documentaire de légende), à plus de 1000 m au-dessus de la rivière, testant l’éventuelle chute dans la prémonitoire voie de « l’Ange en décomposition ». Sa véritable chute en 1995 en avait peut-être fait un albatros sur le pont d’un navire… Oui, je me suis longtemps écarquillé les yeux sur cet exploit surnaturel. Ce n’était pas possible : tôt ou tard, on finirait bien par remarquer les fils de la toile invisible de cet incroyable homme-araignée. Mais non, cet homme était pure technique, pur mental, pure ascèse. Ce film a longtemps enflammé mon imagination. Mû par le projet de médiatiser son art, Patrick Edlinger a toutefois rapidement tourné le dos à la compétition quand elle lui a semblé fort peu compatible avec sa philosophie de la grimpe. Autant dire de sa philosophie de la vie tant les deux se confondaient au quotidien. Loin de la frime des murs de varappe, qui n’existaient pas quand il ouvrit ses premières voies dans les années 70, un sportif de haut niveau doublé d’un écologiste dans l’âme. « Je suis un homme libre, je suis fier de mon parcours ». Un homme libre dont les ascensions nous indiquait la direction à suivre : s’élever. 

S’élever, toute la question est là. Sa disparition prématurée me ramène en effet brutalement dans une actualité beaucoup plus… horizontale. Non, ça ne vole vraiment pas haut en ce moment. C’est ras des pâquerettes sur tous les sujets. Copé vs Fillon, Sarkozy vs justice, Femen vs Civitas, Christian Barbier vs NouvelObs, Isarël vs Hamas, TVA vs Pouvoir d’achat…  Je remercie au passage, les hommes politiques et journalistes de mon pays pour tous ces passionnants affrontements qui font décoller les débats. Elever le niveau n’est a priori pas programmé en ce moment pour le genre sapiens, qu’il soit au pouvoir ou dans la rue. Depuis la rentrée, j’essaye en vain de trouver matière à prise de hauteur. Non vraiment, rien de transcendant. Pas même du côté de l’Eglise pourtant professionnelle des affaires du ciel. Du prosaïque dense et brutal sur tous les fronts. Repose en paix, Patrick Edlinger, tu ne perds pas grand chose en ce moment dans cette si humaine « comédie horizontale »…

Les non-choix de la rédaction…

Contrairement au mariage gay ou au pilonnage de Gaza, il est une cause qui ne fait pas débat : la liberté de la presse. Un nombre toujours trop important de journalistes y laissent chaque année leur vie pour qu’on ait décemment envie d’ergoter sur le sujet. Une liberté de la presse qui semble si évidente en France. Je souhaiterais juste apporter ici un petit bémol à cet auto-satisfecit à la française. Je voudrais faire valoir ma liberté sans la presse…

D’abord contre cette uniformité qui est une insulte à ce métier par où j’ai commencé en 1990. Tant de titres apparemment différents, de groupes a priori concurrents, de « lignes éditoriales » visiblement si tranchées. Tant de médias possibles… Et pourtant toujours les mêmes bien-nommées « Unes », les mêmes actualités réduites à moins de 10 événements sur le 20h, les mêmes reportages parfaitement synchrones dans leur publication… Sans parler des mêmes phrasés appris dans les mêmes écoles, les mêmes formatages… L’attaque indirecte des éditeurs de presse contre Google ne changera ni ce constat ni la lente et inéluctable érosion de leurs audiences. Lire à ce sujet l’excellent post du fort peu politiquement correct blog hastable Pignouferies de presse ou comment « frappée de médiocrité, la presse traditionnelle le fait payer à Google ».

Au-delà de cette lassante uniformisation des sujets, qui se la joue irrévérence et vrais-faux-match-des-éditorialistes, au-delà de ce très uniforme bruit médiatique : il y a aussi le choix très discutable dans la hiérarchie de ce qui est important pour moi comme pour mon voisin. Disons-le sans détour : je me fous de la D1, de ces petits millionaires capricieux qui font mumuse avec un ballon entre deux virées canailles. Qu’un chroniqueur sportif, surexcité artificiellement pour que je le sois par contagion, m’annonce que « le PSG est en crise pour avoir perdu à domicile » me laisse froid. Ou plutôt me choque tant il me semble que ne pas accepter la défaite soit intrinsèquement contraire aux valeurs du sport : quelque chose que l’on peut tolérer chez un enfant, pas chez un adulte qui tient conférence de presse chaque semaine.

Je ne comprends pas non plus qu’on puisse envisager égalité de « Une » entre la manif des cathos et le scandale de Gaza. Le mariage, soyons clairs, tout le monde s’en fout complétement. Personne ne leur a expliqué à ces bons petits soldats de l’information qu’ici on n’est pas aux States : les femmes chez nous ne deviennent pas hystériques, comme dans « Friends », si le mot mariage vient anodinement se placer dans la conversation. Ici, le concubinage (l’union libre n’a pas d’existence juridique), ça marche très très bien, croyez-moi. Selon les dernières statistiques, le mariage est à la baisse. Avec un pic de divorce dans la 5e année : deux années de redescente plus ou mins douloureuse, donc, puisque l’amour ne durerait que 3 ans. De toutes façons, comme le dit si bien (si crûment) Virginie Despentes dans sa réponse dans le magazine Têtu au joyeux drille Jospin : « L’institution du mariage, on ne la dévoiera jamais davantage que ce que vous avez déjà fait. Dans l’état où on le trouve, le mariage, ce qui exceptionnel c’est qu’on accepte de s’en servir ».

Le mariage gay est un non-événement parce-que 65% des Français y sont favorables (Sondage IFOP, Octobre 2012), même si 100 000 dinosaures qui défient dans les rues cette idée progressiste pensent peser dans la balance. Etre contre le mariage gay, c’est être contre les gays, à moins d’ignorer que, en 2012, il existe des hommes et des femmes qui partagent leur lit, leur maison et leur quotidien avec une personne du même sexe. Ils ne sont pas menacés d’excommunication républicaine que je sache ? En France, en tout cas, ils ne sont ni fouettés sur la place publique, ni enfermés, ni lapidés, ni taxés. Et ils auraient des droits différents ?

Samedi, 100 000 personnes ont donc manifesté contre le mariage gay. Autant qu’en 1999 contre le Pacs, qui mobilisait déjà les anti-mariage homo. Plus de 10 ans plus tard, le Pacs est entré dans les moeurs, contracté majoritairement par des hétéros. Mieux : il est en constante progression quand le mariage poursuit son lent déclin. Ca valait bien la peine de brandir sa bible et de monter tout ça en épingle…

Voilà. Ma liberté sans la presse, c’est d’éteindre mon poste de télé ou de bouder les hebdos quand cette presse, dite libre, est en mal de sensations (traduisez : d’audience, bien sûr !), et reprend à l’unisson les sujets dont tout le monde à vrai dire se fout éperdument. Ou indifférerait certainement au plus haut point si on ne les faisait pas tant mousser. Or donc, 65% des Français sont pour le mariage gay. Et selon l’INSEE, si en 1960, 9 enfants sur 10 naissaient dans le cadre du mariage, aujourd’hui seul un enfant sur deux voit le jour à l’intérieur de cette soi-disante sacro-sainte union. Vous voyez, chers journalistes des « médias traditionnels », et chers culs bénis au passage, pour banaliser ce qui vous électrise, force est de constater que les chiffres aussi sont têtus…

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