Quand l’espace public libère ses jardins…

A Nice, je marche plus que je ne roule. Je préfère mettre 10 mn de plus sur mon trajet que de sauter dans un tram, un bus, ou même sur un vélo. Marcher est une démarche. C’est le rythme de l’observation par excellence. En déboulant sur l’Esplanade de la Bourgada, derrière le TNN (Théâtre National de Nice), mon oeil est immédiatement attiré par ce qui se passe au pied des arbustes alignés devant l’Eglise du Voeu (photo). Un fouillis de plantes et d’herbes débordant sur l’espace de circulation piétonnier sans gêne aucune. Inutile bien sûr d’incriminer les services de la ville : ce style relâché est une tendance de fond que chacun a pu commencer à observer dans toutes les villes de France, dans les jardins, parcs, terre-plein, rond-point,… Oui, la mode dans le paysagisme est à l’herbe folle, la graminée indisciplinée. Et c’est très bien comme ça. On sort enfin des massifs parfaitement ordonnés, gazon à la taille réglementaire, rangées de freesia bien dégagés derrière les oreilles. Aujourd’hui, l’enjeu est de régénérer la ville avec le jardin public. Mutation salutaire de l’espace public à mon sens.

Parmi les différents promoteurs de ce retour au style prairie naturelle en milieu urbain, le béotien que je suis en matière de paysagisme citera quand même deux noms. Le premier que je connais surtout à travers ses talents de romancier (La dernière Pierre, Le salon des Berces) : Gilles Clément. Un visionnaire aux multiples talents, incontournable sur ce sujet avec ses concepts de « Tiers Paysage », « Jardin planétaire », « Jardin en mouvement », « Jardin de résistance ». Pour l’ingénieur-poète, il s’agit en substance de donner plus de champs libre à la nature. Autre personnalité qui contribue fortement à la réhabilitation de la mauvaise herbe : François Couplan. J’ai eu l’occasion (la chance !) de côtoyer et interviewer cet expert mondial des plantes sauvages pendant deux jours, en son Collège Pratique d’Ethnobotanique niché dans le Haut-Ourgeas (Alpes de Haute-Provence). Sa passion pour les plantes que nous méprisons habituellement, son engagement à les faire découvrir dans leur environnement le plus naturel : une vision à la fois engagée et très épicurienne pour cet homme qui tutoie Marc Veyrat. N’hésitez pas à tenter un stage de gastronomie sauvage avec lui, son école est à 20 mn à pied de Barrême, bourgade située sur le trajet de notre Train des Pignes. Toujours la même démarche de lenteur attachée au chemin autant qu’à la destination…

Bien sûr, il y aura toujours des esprits cyniques pour dire que tout ça c’est du gadget bobo, et que « ça leur passera avant que ça leur reprenne ». Personnellement, cette tendance au foisonnement et au désordre artistique me va très bien et constitue un authentique signal positif vers un mieux-disant naturel. Oui, j’aime quand ça dépasse, quand ça sort du cadre. Le tout est de trouver un savant équilibre (esthétique surtout) entre le négligé et le dompté. D’ailleurs, peut-être tout cela est-il en lien avec le retour du poil. Il n’a échappé à personne a priori que les barbes aussi refleurissent, voire les moustaches. Plus ou moins taillée selon les générations et les styles. Dans les années 70, on aimait toute forme de croissance, y compris capillaire. Est-ce qu’en 2012, on peut s’attendre à un revival du style touffu, broussailleux, imprévisible, spontané ? Les crânes bien rasés, c’est propre, c’est sûr. Les petits jardins bien carrés, c’est soigné, c’est clair. Mais bon, je ne suis pas fâché de voir le retour de la mèche rebelle et de la touffe exubérante : ma vision de la liberté s’y sent tout de suite plus à son aise.

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