Archives mensuelles de août, 2012
Photo Marie Robinson / www.marierobinson.fr

Photo Marie Robinson / http://www.marierobinson.fr

Bienvenue  !

Ce tout premier article, non sans émotion, pour expliquer plus avant son projet. Oui, son fil rouge est la valeur liberté comme l’indique explicitement l’accroche d’en-tête.

Je ne sais pas si les hommes libres chérissent tous la mer, et toujours, mais je tiens pour certitude qu’aucun homme ne peut se réaliser véritablement si ce n’est en chérissant passionnément la liberté. Passionnément veut dire sans faux-semblant ni tricherie. Avec courage. Avec le risque de se retrouver seul contre tous tel Spinoza en son temps. Celui de perdre tout repère dans ce « pays sans chemins » qu’est la vérité selon Krishnamurti.

Se sentir libre en étant bien certain d’avoir traqué tout dogme, tout diktat, toute contrainte la plus subtile qui puisse façonner notre personnalité et dicter nos actes sans l’assentiment réel de notre Moi le plus profond. Cela concerne tous les champs de l’existence : psychologique, politique, religieux, artistique, sportif,…

Le nom de ce blog donne le ton. L’expression « sans adjectif » est, pour qui s’est un peu penché sur l’aventure libertaire, celle qui fut utilisée par le courant anarchiste le plus libéral de la fin du XIXème siècle. A ce stade, je tiens à préciser que je ne me revendique moi-même d’aucune organisation anarchiste quelle qu’elle soit. Dans ma propre quête de liberté, la connaissance des enjeux historiques du mouvement libertaire m’a juste paru incontournable. Je recommande pour ce faire, la fort passionnante « Histoire de l’Anarchie » de Max Nettlau publiée fin 2011 aux Editions LAVILLE. Quoi qu’il en soit, au sein même de ce courant étiqueté « libertaire », des hommes et des femmes se sont montrés plus libres que les plus libres. Qu’il s’agisse de Voltairine de Cleyre ou de Malatesta, ils militèrent pour un « anarchisme sans adjectif » : ni collectiviste, ni mutualiste, ni individualiste, ni athée,… Pour eux, les tendances économiques devaient passer en second plan quand l’abolition de toute forme d’autorité constituait le seul cap. La fameuse utopie de « l’ordre sans le pouvoir »…

Sans adjectif, sans chemins, sans étendard (et donc pas même de drapeau noir svp !)… Une pratique zen exprime cette attitude si difficile si exigeante qui consiste à « se libérer du connu » avec courage : « lâcher prise signifie l’acceptation de la vie en tant que vie, c’est-à-dire : insaisissable, libre, spontanée et illimitée ».

Au menu de ce blog : des coups de cœurs, des billets d’humeur, des portraits,… Reste à savoir s’il est permis d’évoquer cette exigence de liberté sans être soi-même définitivement « libéré ». Je crois qu’il en va du concept de liberté comme de celui de Non-violence auquel on reproche souvent son impossible quête d’absolu : dans les deux cas, il s’agit d’en inventer jour après jour les conditions de réalisation. En acceptant ses propres contradictions. Sa condition humaine. Avec des schémas fortement imprimés chez le plus libre d’entre nous tous. Avec une violence sourde et subtile tapie au plus profond du plus pacifique de nos congénères. Des schémas parentaux à la pensée unique, de l’horreur économique à l’horreur managériale, il existe par contre des systèmes terriblement efficaces, et terriblement acceptés, pour détruire le peu de liberté intérieure dont nous disposons. Si souvent à l’insu de notre plein gré : « les pères ont mangé des raisins verts et les fils en ont eu les gencives irritées » (Nouveau Testament, Jean 31,29). Résister à ce conditionnement souvent inconsciemment subi, telle est la modeste contribution envisagée par ce blog.

Anti-organisationnelle, la mouvance libertaire « sans adjectif » évoquée plus haut souhaitait précisément résister à la dissolution programmée de l’individu dans le groupe formaté. C’est sur ce thème de l’individuation que je finirai donc ce tout premier article introductif, en citant Patrick Chamoiseau, un de mes auteurs fétiches (Ecrire en pays dominé). Bienvenue encore sur mon blog, bonne lecture, et merci par avance pour vos commentaires éclairés. Homme libre, toujours tu chériras la rencontre…

« L’individu a toujours hanté les clans, les hordes, les tribus, les nations, les civilisations. Ce sont les merveilles et les démences de l’individu qui vont créer la nécessité du collectif. Toutes les communautés ont tenu en laisse l’individuation imprévisible et menaçante. Toute extension d’humanité augmente l’équation individuelle. Tous les héros (ou les salauds) sont des individus qui bousculent et fascinent des communautés. » (Patrick Chamoiseau, L’empreinte à Crusoë, Gallimard)

LU YU, le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise.

Les éditions Moudarren, spécialistes de la poésie « d’inspiration tao et zen », rééditent cette année l’excellent ouvrage sur le poète  chinois Lu Yu, ouvrage qu’ils avaient publié pour la première fois en 1995. Une nouvelle édition qui ne faillit pas à la tradition maison d’une reliure à la chinoise et d’un texte bilingue. Li Po, Han Shan, Tao Yuan Ming, Ryokan, Bassho, Issa,… Autant d’auteurs qui ont la particularité commune d’avoir pris beaucoup de liberté avec leur « religion » de référence, qu’il s’agisse du taoïsme ou du bouddhisme zen.

Cette qualité d’indépendance est particulièrement frappante chez Lu Yu, le poète qui chinois qui avait de sa propre initiative pris le nom de lettré de Fang Weng : « le vieil homme qui n’en fait qu’à sa guise ». Tout un programme. Dans la grande tradition des sages excentriques tels qu’a pu en produire l’empire du milieu, Lu Yu est un poète prolixe du XIIème siècle qui publiera lui-même la collection choisie de ses poèmes, soit 2500 poèmes classés en vingt chapitres. Issu d’une famille de mandarins lettrés, il découvre à 14 ans le poète et philosophe Tao Yuan Ming (365-427), « amoureux du vin et des chrysanthèmes ». Qu’il s’agisse de sa propre carrière de fonctionnaire comme de son chemin spirituel, il restera toute sa vie attaché à son indépendance. Son franc-parler et son intégrité lui vaudront plus d’une fois les foudres du pouvoir. Son attrait pour le taoïsme et le bouddhisme ch’an (zen en japonais), sur fond d’éducation confucéenne, ne l’empêcheront pas de mener joyeuse vie. Boire du vin, écrire, chanter des poèmes,.. A 47 ans seulement, il pense déjà à se retirer pour mener la vie d’un poète paysan. Il lui faudra attendre son limogeage à 65 ans, subissant le couperet d’une censure considérant ses poèmes comme « chansons de vent et de lune ». Son apparente désinvolture et son excentricité avaient fini par lasser. Nul doute que ce non-conformiste fort peu soucieux de sa carrière a, tout au long de sa peu banale existence,  chéri la liberté avec la plus grande sincérité…

Il meurt à 84 ans, attribuant son exceptionnelle longévité à la pratique régulières des exercices taoïstes qui « nourrissent la vie » autant qu’à la simplicité et à la sérénité de son existence. Ainsi dans un de ses poèmes : « (…) massages et exercices respiratoires sont certes bénéfiques mais fastidieux. Rien ne vaut de balayer par terre, c’est là une recette facile pour prolonger la vie ».

Tantôt malicieuse, tantôt grave, mais toujours rafraîchissante et profonde,  la poésie de Lu Yu est fortement recommandée pour revivifier la liberté intérieure.

Promenade dans la campagne (69 ans)

Les papillons dansent au-dessus du potager

les tourterelles roucoulent dans les champs de blé

encore ensoleillés

profitant de l’ombre de temps à autre je fais

une pause, puis suis le sentier en marchant à pas lents

une femme du village m’observe à travers sa clôture

un vieillard de la montagne essuie un siège

pour m’accueillir

à la Cour, en ville, où trouver cela,

un sourire pour réconforter mes vieilles années ?

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